L’Etat Islamique et l’archéologie : massacre antique ou propagande en toc ?

[Préambule mis à jour le 8 avril 2015 : à la suite de la récupération frauduleuse de mon article sur le site Egalité et Réconciliation, il est nécessaire de faire plusieurs mises au point : 

– Je n’autorise pas la diffusion intégrale de mes articles par le biais de copies serviles ou de C/C. Le droit de la citation, de la propriété intellectuelle s’applique aussi à ce blog, aucun de mes articles n’est sous licence commune, que cela soit dit.

– Je ne dénonce ni ne soulève aucun « complot » : il serait stupide et contraire à la méthodologie scientifique la plus élémentaire que d’essayer de rattacher toute lecture contredisant l’entité « légranmédia » à un complot judéo-sionisto-on ne sait quoi international.

– Je pointe, légitimement, et rationnellement, une des limites manifestes de la façon dont effectivement nos médias n’ont pas SU comprendre ces vidéos. Je ne dis pas qu’ils l’ont volontairement caché, je ne dis pas qu’ils l’ont sciemment mal compris, je ne dis pas non plus qu’il faut interpréter ces faits plus loin qu’eux-mêmes. Le système médiatique contemporain fonctionne sur l’indignation, l’information rapide, le flux, le direct, ce qui a nécessairement conduit à ne pas analyser en profondeur ces documents qui sont conçus comme une propagande par l’EI, et dans laquelle beaucoup sont de fait tombés dans le panneau. Il n’y a pas besoin d’aller chercher plus loin que les conclusions finales de l’article qui doit résonner comme : « fallait ouvrir les yeux les gars, vous vous êtes fait berner » et non pas « on a voulu nous cacher un truc horrible pour que l’élite judéomondialiséeaméricanolevantine fasse du trafic d’art ». La caricature de la pensée a ses limites. 

– La seule mystification n’est hélas pas celle « dégranmédia » qui ont voulu berner « légentillepersonnes », mais bien du système journalistique qui s’est fait avoir parce qu’il a voulu faire du flux, et d’une communauté internationale qui est toujours plus prompte à s’indigner qu’à vraiment faire bouger les choses pour le trafic d’art à l’échelle globale, à l’échelle nationale, régionale, supra régionale. 

A bon entendeur. J’ai demandé le retrait de mon article sur le site E&R en vertu du CPI, art. L. 335-1 à L. 335-10. Je n’espère pas grand chose d’un tel site, Mais sait-on jamais. 

En définitive, si vous cherchez à fantasmer plus loin que ce que cet article dit, il faudra vous lever tôt : produisez vos preuves, produisez vos documents, produisez vos réflexions originales, ne me pompez pas pour faire votre beurre.]

Depuis maintenant plusieurs mois, l’Etat Islamique (ISIS, EI, Daesh, etc.) s’en est pris à des sites emblématiques de l’archéologie orientale. Qu’il s’agisse du musée de Mossoul, de la cité de Nimrud, des remparts de Ninive, du palais de Khorsabad, du site arabo-parthe de Hatra, le patrimoine archéologique irakien, millénaire, unique, a souffert. Pour rappel, l’EI, dans sa vision ultra-radicale de l’islam, professe la destruction des icônes païennes et a vocation à réduire en poussière toute trace des anciens temps, des anciens cultes idolâtres, sur les territoires conquis. L’idée même de conservatoire du passé, de musée, de patrimonialisation d’une antiquité non-islamique est considérée selon eux comme illégale au sens de la loi coranique.

La plupart de ces destructions ont fait l’objet d’une médiatisation : la vidéo des combattants dans le musée de Mossoul martelant des statues, ou bien encore la récente vidéo des destructions dans Hatra, avaient pour objectif de mettre en scène un combat autant militaire et politique que culturel en rendant palpable la destruction du patrimoine. Contrairement aux vidéos montrant la mort de prisonniers, nos médias se sont largement occupés de diffuser ces images, sans vraiment d’autre commentaires que « c’est horrible, ce sont des barbares », et sans vraiment prendre le temps du recul, et de l’analyse. On livre un choc, on délivre un message, on ne construit ni son contexte, ni son implication, ni son contenu réel. De fait, on sert exactement le projet et le but recherché par l’EI.

Récemment, une voix plus rare s’est faite entendre : celle de Pascal Butterlin, professeur d’archéologie orientale à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, dans l’émission d’Emmanuel Laurentin « La Fabrique de l’Histoire » (ici : http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-actualite-de-l-histoire-anne-emmanuelle-demartini-pascal-butterli). Durant la demi-heure d’interview, P. Butterlin avait rappelé quelques éléments essentiels sur lesquels nous souhaitions revenir dans cet article.

Pillages et destructions archéologiques ne sont en rien un phénomène nouveau dans cette région du monde (ni dans nos confins européens d’ailleurs), des précédents en contexte de conflits existent de longue date (si on s’économie le débat sur les fouilles plus ou moins légales menées par les européens au XIXe et au début du XXe siècle, accompagnées elles aussi de pillages nombreux, on peut mentionner les Bouddhas de Bâmiyân, le pillage du musée de Bagdad en 2003, les destructions en Syrie depuis le début de la guerre civile, etc.). Par ailleurs, ce phénomène est loin d’être cantonné aux périodes de conflit, ni en Irak ni ailleurs. Il faut donc comprendre ces éléments au-delà de la propagande visuelle qui en est faite, au-delà du catastrophisme initial, et remettre en perspective les choses.

Beaucoup de paroles et peu d’images :

Ce qui frappait dans les destructions les plus récentes, au-delà des marteaux, c’était la rareté des images, et la minutie ahurissante du montage vidéo. On ne fera que le rappeler : l’EI communique énormément via les réseaux sociaux, maîtrise parfaitement une imagerie contemporaine mêlant jeux vidéos, récitations du coran, GoPro, drones équipés de caméra, le tout monté sous forme de teasers, avec des plans successifs, composés de manière raisonnée. On est très loin du mollah avec son AK-47 sur les genoux devant une tenture marron maladroitement peinte de versets coraniques, et criant son prêche devant une caméra a 300 000 pixels. Il y a un vrai souci de production des images et de leur ajustement médiatique. Néanmoins les images concrètes de ces destructions sont rares : 2 vidéos pour tous les sites évoqués précédemment. Une telle rareté est associée à un déferlement de mots : entre les nombreux avertissements des chefs de l’EI, les rapports catastrophés du gouvernement irakien, tout est fait pour que l’on s’inquiète et que l’on se morfonde. On entend parler de bulldozers, de dynamite, de « rasé », « anéanti ». On s’imagine un terrain aplati et retourné à coup de pelle mécanique, alors même qu’il n’existe aucune image de ce genre.

Le premier réflexe que j’ai pu avoir personnellement, c’est le recul : n’importe quel étudiant en archéologie sait le temps que ça prend de retourner à la pelle mécanique quelques centaines de mètres carrés sur 50cm de profondeur. N’importe quel étudiant en archéologie sait aussi que la plupart des grands sites orientaux comme Ninive, Nimrud, Khorsabad, font plusieurs dizaines/centaines d’hectares et sont des sites en « tell », c’est à dire des collines artificielles de plusieurs mètres (voire dizaines de mètres) d’altitude, constituées de sédiments anthropiques accumulés par des millénaires d’occupation. L’Etat Islamique dispose t-il vraiment du temps que de telles destructions impliquent ? Rien n’est moins sûr. Mais surtout : quel pourrait être l’intérêt objectif de retourner des dizaines de milliers de mètres cubes de sédiments composés à 90% de bâtiments de briques crues fondues par l’érosion, entremêlés entre eux ? Il est naïf de croire que ces gens là sont de stupides barbares et méconnaissent totalement la réalité : le pillage fait partie du mode de vie des populations locales depuis des siècles, on sait pertinemment que tout retourner ne servirait pas à grand chose.

En définitive, que nous apprennent vraiment ces images de destructions ? Au-delà du savant petit jeu de réactions de proche en proche qu’elles suscitent dans les médias occidentaux ?

Quand on s’approche un peu…

Quand on s’approche un peu la vidéo du musée de Mossoul (je vous laisse la chercher, désolé) est tout à fait instructive :

– la plupart des statues détruites sont en fait des moulages en plâtre, des copies. Pourquoi ? Car le musée de Mossoul comme celui de Bagdad avait déjà été pillé en 2003, que certaines oeuvres ont fait l’objet de copies préalables et que ce sont souvent ces copies qui ont été replacées dans les collections du musée. Un simple coup d’oeil averti le montre : ces oeuvres sont truffées d’armatures en fer modernes, autour desquelles ont été coulés les moulages. La texture même du sédiment brisé ne peut pas induire en erreur. La facilité avec laquelle les masses fendent le matériau non plus (j’ai déjà essayé de fendre un bloc de grès à la masse, je vous souhaite bien du courage pour tenter chez vous) (ne le faites pas)

– la plupart des oeuvres détruites sont des grandes statues, indéplaçables, souvent publiées et déjà connues par des moulages. De fait, ces oeuvres parfois emblématiques (le taureau androcéphale de Khorsabad similaire à ceux du Louvre) ne sont filmées dans leur destruction que pour une raison : elles sont invendables, aucun marché de l’art, même interlope, n’en voudra jamais, car la traçabilité n’est pas falsifiable (ou alors je souhaite encore une fois BEAUCOUP de courage au mec qui veut vendre un génie en grès de 4 mètres sur 7).

Quant à la récente vidéo de Hatra, c’est encore plus intéressant. Je récupère gracieusement les screenshots effectues par @DorothyKing sur Twitter avec qui on a un peu discuté de ça aujourd’hui.

Première image : des armatures maintenant un moulage en plâtre. Notre cher djihadiste, appelons le Kévin, s’acharne pendant plusieurs dizaines de seconde sur ces pauvres pieds.

Nota Bene : En bon chef de secteur son coup de pioche vaut d’ailleurs un 0/10. Kévin, tu vas te niquer le dos en faisant comme ça, tu ne pourras plus détruire de statues dans quelques années si ça continue. Il faut maîtriser le fait de faire coulisser sensuellement le manche de la pioche pour avoir un vrai mouvement de balancier.

Du plâtre, toujours du plâtre

L’équipe de choc de Kévin s’attaque aussi à un superbe aigle romain… Lui aussi en plâtre. Les armatures de l’intérieur comme sur ce nouveau screen n’ont rien d’antique. Restauration moderne, donc.

Un superbe aigle romain… En plâtre.

Là, c’est encore plus beau. Le caméraman ne se donne même pas la peine de ne pas montrer la différence MANIFESTE de texture entre le pied en plâtre et la statue posée dessus. On s’acharne donc pendant 30 secondes sur ça, c’est cool, Kévin fait de la poussière et on l’entend presque dire « tieeeens crève putain de statue » mais en fait il n’égratigne ni ne touche jamais la pierre de la statue. Il ne la touche presque pas. Probablement parce qu’avec son coup de pioche un peu pourri il ne pourrait rien lui faire, gageons qu’il a du essayer avant de se rendre compte que si elles ont déjà tenu 1800 ans c’est pas pour rien.

Encore du plâtre. VIVE LE SMECTA.

La suivante est magnifique : un beau rameau d’armatures. Plâtre, encore.

Statue en smecta solidifié.

Sur celle-ci, on y croit PRESQUE :

Mais en fait… Nooooon. Gros crampon en métal, plâtre un peu plus solide, mais plâtre probable quand même. *musique de game over*

La palme revient à Kévin 2, qui fatigué de piocher, tire 2 ou 3 coups à l’AK-47 sur un mur de 8m de haut en pierres de taille. On lui souhaite bien du courage pour faire croire que son chargeur de 30 balles aura l’efficacité d’un bulldozer de 10 tonnes (parce que c’est bien ce qu’il faudrait pour raser un mur d’une telle ampleur). Kévin 2 a donc ici un réflexe d’un enfant de 14 ans qui irai écrire « BITE » avec des balles sur les murs de la map dans Counter Strike. En définitive le montage de ces vidéos remontre et montre encore 3 ou 4 fois les mêmes scènes coupées différemment, dans un effet d’accumulation qui ne trompe pas vraiment.

Kévin 2 joue à Call Of Duty

Bref, il y a donc un gros souci de crédibilité pour de bonnes raisons :

– Si on détruit l’intransportable et l’invendable, c’est parce que derrière, l’EI s’occupe gentiment de piller les réserves des musées, y compris les œuvres idolâtres et païennes (Kévin se contredit parfois), pour les revendre à prix d’or. Moins grandes, plus facilement dissimulables, elles s’intégreront beaucoup mieux sur le marché noir qu’un bloc de 10 tonnes de grès. Le nombre de monnaies antiques issues des sites syriens sur le marché noir a d’ailleurs explosé depuis 2011

– Si on fait deux ou trois vidéos en toc dans lesquelles on martèle du plâtre, c’est parce que derrière on s’occupe de tronçonner les bas-reliefs pour les découper et les vendre eux-aussi. Plus communs, moins documentés, ils sont plus facilement écoulés sur le marché suisse notamment.

– Si on ne voit pas un seul bulldozer dans ces vidéos, c’est parce qu’un site en tell est plus aisément pillé à l’aide de fosses éparses et répétées qu’avec des gros coups de pelleteuse. Parce que l’EI cherche à s’attacher la fidélité des populations locales en laissant en friche un réservoir à mobilier archéologique qu’elles pourront vider progressivement pour se faire quelques dollars.

– Dans le cas de Ninive, les seules destructions ont concerné… Le rempart reconstitué à la fin du XXe siècle qui servait d’entrée au site pour les visites. Encore une fois, du toc.

Bref, loin de moi l’idée de relativiser totalement l’ampleur de ces destructions qui sont irréversibles et inacceptables, loin de moi l’idée de retirer aux moulages leur intérêt historique propre, loin de moi l’idée de dire « laissons couler », ce petit article cherchait d’abord à rappeler qu’il faut se méfier des contrefaçons, et surtout, éviter de se fier à la livraison interprétative de nos chers médias français qui n’ont pas vraiment eu le réflexe d’appeler des spécialistes pour parler de ces questions. Je cherche peut-être aussi à me rassurer moi-même, mais globalement, il ne fait aucun doute : malgré quelques réels dommages causés au patrimoine antique, on est surtout face à une propagande en toc.

Surtout enfin, je me permets de rappeler que si on fait un bruit énorme de ce qui se passe en Irak depuis quelques mois, les médias ont été largement silencieux sur : les pillages que les américains ont laissé faire (ou ont causé) en 2003, et les pillages quotidiens qui ont lieu aussi dans nos vertes prairies. Chaque année près de 500 000 objets archéologiques sont pillés en France (estimation), l’UNESCO estime à seulement 5% le nombre d’épaves archéologiques inviolées, et il suffit de consulter quelques dizaines de minutes les forums de détectoristes, les sites de ventes de monnaies anciennes, et les catalogues de ventes aux enchères pour se retrouver ahuri du pillage et des destructions qui ont aussi lieu sous notre nez.

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