Michel de Jaeghere et sa drôle de fin de l’Empire romain d’Occident

Jingle. Imaginez vous au petit matin, le 24 août 410 ap. J.-C., Michel de Jaeghere est là, debout tout pimpant sur la muraille aurélienne, ce rempart qui protège Rome depuis la fin du IIIe s. ap. J.-C., agrandissant l’ancien réduit fortifié désormais bien trop étroit qu’était la muraille de Servius Tullius, datant de l’époque archaïque. Avec sa petite toge, traversée d’une bande pourpre de sénateur civilisé vraiment romain de souche, près de 200 ans après la promulgation de l’Edit de Caracalla que Michel ne pourrait que qualifier de cheval de Troie du cosmopolitisme, notre auteur contemple Alaric et ses Wisigoths pénétrer dans Rome, prouvant par leur seule existence et leur présence que faire migrer des barbares, c’est décidément une belle idée de merde.

Il faut rappeler qu’à ce moment, tout a été fait ou presque pour que ça tourne mal :

Tout d’abord Constantin a supprimé la garde prétorienne en 312, la ville de Rome est donc mal défendue, surtout depuis qu’elle est avant tout une capitale honorifique et symbolique, supplantée partiellement par d’autres places fortes plus proches des frontières : Trèves, Ravenne, Pavie, Milan, Arles, Thessalonique, autant de ces « capitales éphémères » qui témoignent d’une géographie des conflits frontaliers de l’époque. Ces nouvelles villes impériales sont aussi la trace des nouveaux découpages de l’Empire, qui connaît depuis presque un siècle et demi un certain nombre de morcellements, soit du fait d’usurpations, soit du fait d’une partition volontaire des responsabilités territoriales et militaires entre 2 souverains (voire plus encore).

Ensuite, Honorius, l’empereur d’Occident, a tout fait pour que le populaire et trône-compatible Stilicon, glorieux défenseur de l’Italie et vainqueur en 405 de Radagaise à Fiesole, finisse disgracié et soit exécuté. Zosime évoque même l’idée que Stilicon s’était dans un premier temps et par méfiance allié avec Alaric dans l’éventualité d’une guerre civile contre l’empereur d’Orient, Arcadius. Alaric n’est de fait pas un bleu de six semaines, et n’est pas totalement nouveau dans le paysage politique de l’Empire à cet instant. Il combat aux côtés de Théodose Ier en 394 lors de la bataille de la Rivière Froide, ou bataille du Frigidus, contre l’usurpateur Eugène aidé d’Arbogast, chef militaire romano-franc qui avait fidèlement servi les armées romaines depuis les années 370-380 (qui avait notamment contribué à défoncer un certain nombre d’incursions des… Francs. Oui, on vous le dit, c’est très très simple l’Antiquité tardive hein ?). Après avoir obtenu divers titres et responsabilités, Alaric a souvent varié dans son rapport aux souverains romains, menaçant tantôt, pillant souvent, négociant régulièrement pour obtenir le paiement des engagements qu’il avait obtenus pour le service militaire rendu par ses combattants Goths. En 408, donc, Arcadius meurt, suivi de peu par Stilicon, qui avait promis à Alaric le versement d’un substantiel paiement pour ses services. Honorius, à l’origine de la mort de Stilicon et de massacres contre les familles des Goths fédérés vivant en Italie, refuse d’honorer le paiement, déclenchant, on s’en doute, une coquette ire de la part du leader germain qui partant des côtes de l’Illyrie, sur l’Adriatique, franchit les Alpes et marche vers Rome pour réclamer son dû.

La suite est presque drôle, si l’on veut, et résume à peu près la dimension à la fois symbolique et accessoire de cette prise de Rome : face à la menace wisigothique, Honorius s’enferme dans sa capitale, Ravenne. Alaric établit son campement permanent en Etrurie, à quelques encablures de Rome. Il négocie avec le Sénat pour nommer un nouvel empereur d’Occident. On lui propose une marionnette, un fantoche, facile à contrôler, Priscus Attale. Il accepte, et se fait nommer chef des armées romaines, par le biais d’un joli titre : magister militum. Avec son petit empereur de compagnie, Alaric fonce sur Ravenne. Mais ça se corse : chacun de leur côté, Alaric et Priscus Attale négocient en secret avec Honorius. Ce dernier propose à Priscus un partage de l’Empire s’il lâche Alaric. Alaric, lui, propose de livrer Priscus Attale si Honorius se tient aux exigences financières et territoriales d’Alaric. Honorius, lui, se frotte les mains, reçoit des troupes venues d’Orient, et réussit à faire en sorte qu’un de ses fidèles gouverneurs en Afrique coupe l’approvisionnement en grains de la ville de Rome. Alaric est donc pris en sandwich : des émeutes frumentaires commencent à se déclencher en Italie face à la pénurie, il dégrade d’abord Attale puis lui redonne sa couronne pour contenter la population de Rome. Mais côté militaire, impossible pour Alaric de débloquer la situation : Ravenne est imprenable, bien trop défendue, il n’a pas le dispositif de siège pour prendre la ville par la force, d’autant plus qu’elle reçoit ses renforts orientaux. Il prend donc la décision de se servir sur les restes, qu’on lui offre sur un plateau puisqu’une porte de Rome lui est ouverte. On rappellera à l’occasion que ce jour-là, Alaric demanda d’épargner les hommes, de ne pas porter atteinte à l’honneur des femmes, ni au bien des églises ; une bonne partie des biens religieux seront d’ailleurs restitués par la suite. Problème réel cependant, les archives impériales et une partie de la ville brûlent. Le souvenir traumatique de cet événement marqua durablement les auteurs antiques et eu des échos dans toutes les traditions littéraires ultérieures.

Pourtant, ce n’est pas un récit si riche et complexe qu’essaye de nous vendre Michel de Jaeghere. Loin de ce complexe échafaudage de rapports de force, de mutations militaires et économiques, c’est l’idée d’un cataclysme migratoire, d’un remplacement politique inexorable par l’étranger, le barbare, qu’entend nous exposer le journaliste et directeur du Figaro Histoire (on se refait pas), qui a récemment commis un pavé sur la fin de l’Empire romain d’Occident et dont le Figaro, sa boite quoi, refait la promo périodiquement depuis octobre 2014, au travers d’articles que lui-même écrit (bien sûr).

Cependant et une fois n’est pas coutume, Michel de Jaeghere n’est pas n’importe qui, ou plutôt, pas n’importe quoi, ce que suggère assez facilement la ligne éditoriale du Figaro pour qui il travaille. Comme beaucoup de « passionnés d’histoire » qui se mettent à écrire des livres, Michel de Jaeghere a beaucoup beaucoup beaucoup travaillé, le petit storytelling habituel parle même de quinze ans (15 !) pour écrire son bouquin. C’est donc sous les meilleurs auspices que le lecteur du Figaro se laissera bercer par une telle débauche d’investissement personnel et d’érudition accumulée. Si on devait résumer le milieu des historiens de garde, on serait finalement presque dans le haut du panier, avec un monsieur qui s’est au moins donné la peine de lire quelques sources (ne lui retirons pas ça), et qui a décidé tout seul avec ses petites mimines de révolutionner l’historiographie (NDLR : l’état de l’art, l’avancée de la recherche en histoire) en bouleversant tout ce qu’on serait en droit de savoir sur la « chute » de l’Empire romain.

Mais à historien de garde, historien de garde et demi.

Car ce qui traverse de manière obsessionnelle l’oeuvre de Jaeghere, c’est globalement trois choses : la mort de la civilisation, le choc des civilisations, le remplacement ethnique, culturel, et politique par la migration. Voyons voir comment il s’y prend pour finalement travestir les choses par les mots, et comment tout cela procède d’un discours bien rôdé qui tient en une formule lapidaire : les étrangers, c’est pas bon pas bien.

Le livre « Les derniers jours », un petit péché d’orgueil

Le premier article promotionnel autour du livre de Jaeghere fonctionne comme un banal entretien entre potes journalistes du Figaro. Jean-Louis Voisin aux questions, Michel aux réponses.

En guise de propos introductif, le storytelling, toujours, encore :

« Glisser du journalisme à l’histoire est devenu pratique courante. Pour certains, le passage est expéditif [Allez, on sait que vous parlez de Lorànt Deutsch les gars avouez]. Avec des risques de confusion entre l’instantané et le temps long. PourMichel De Jaeghere, l’exercice est sérieux [*tambours épiques*]. Classique, sans mélange des genres [C’est ce qu’on va voir]. Au huitième étage de l’immeuble du boulevard Haussmann où se tient Le Figaro, il assure la direction du Figaro Hors-Série et du Figaro Histoire [Saroumane en aurait rêvé, de cette image de sage en haut de sa tour sereine]. Mais il s’est donné les moyens d’ajouter à l’activité du journaliste celle de l’historien [C’est dire s’il doit s’emmerder]. Et, au terme d’une quinzaine d’années de travail, il donne ce gros livre [678 pages, damn], Les Derniers Jours, consacré à la fin de l’Empire romain d’Occident. Il a lu les sources littéraires et juridiques [NDLR : sans les retraduire, et celles qui lui convenaient, entendons-nous], dépouillé les rapports archéologiques [J’espère qu’il s’est aussi donné le temps d’être archéologue, sinon jvous dis pas les emmerdes], visité les lieux, en particulier Rome [Moi aussi quand j’avais 14 ans ! Paraît que Deutsch a aussi visité Paris], rencontré des historiens de profession, analysé leurs études [pour mieux ne pas en tenir compte], leurs travaux et leurs articles, les a organisés et médités [Car les historiens n’organisent ni ne méditent leurs propres travaux] pour se forger une idée personnelle [heureusement que c’est précisé, quand même] de ce phénomène qui fascine les hommes depuis la Renaissance. Du journalisme, il a conservé l’écriture et le souci du lecteur [Et le réseau promotionnel]. Le résultat? Ces six cents pages, denses mais vivantes, surprenantes parfois, qui poussent à la réflexion et où chacun aiguisera cette qualité dont les Anciens se méfiaient souvent: la curiositas. [j’ai baillé] »

Jusque-là, rien de surprenant, on est dans le commercial, le promotionnel : bref, si vous aviez toujours eu la flemme de lire quelque chose sur l’Empire romain, arrêtez-vous tout de suite et lisez cette oeuvre magistrale enfin livrée pour nous par Michou. Du prêt à aiguiser la pensée, du cadeau, production Figaro Inc., ne t’en fais pas vil manant, nous avons trouvé LE livre, et comme par hasard s’tun gars de chez nous qui l’a fait.

L’intervieweur d’enchaîner sur la question qui compte vraiment « mais pourquoi cette passion ? » (parce que ce qui compte, c’est bien ça, le passionné, qui a fait un bon truc juste parce qu’il est passionné. Storytelling qu’on vous dit). Réponse : la fin de l’Empire romain a toujours fasciné depuis la Renaissance (assez vrai), la plupart des sociétés (NB : les élites intellectuelles qui sentaient menacée leur position face à d’autres constructions politiques que les leurs) se sont interrogées sur la possibilité que la « chute de Rome » se reproduise chez eux. Michou précise cependant assez vite, pour faire bonne figure :

« Quelque précaution que nous prenions en effet pour éviter tout anachronisme, nous interrogeons nécessairement le passé en fonction du regard et des questions que nous portons sur notre temps. »

Déclaration de bonne foi et de bonne volonté, mais qui finalement le perd très vite, comme on va le voir. Car de fait, il est évident que les études historiques se font toujours au diapason des dynamiques du temps. Quelques exemples que j’aime bien employer car ils sont à mon sens plutôt faciles à visualiser :  l’unité de l’Italie romaine a été le cheval de bataille des historiens italiens après l’unification du pays dans les années 1860-1870. La puissance de l’empire fut l’emblème du régime fasciste sous Mussolini, et c’est donc le caractère unificateur et civilisateur de la conquête romaine qui fut largement mis en avant par les historiens officiels du régime mussolinien. Par contre, c’est la diversité des cultures italiques et italiennes qui resurgit après 1945, sous forme de réelle remise en question du dialogue entre politique et histoire, dans un contexte de décloisonnement aussi. L’originalité de la culture celtique et gallo-romaine (nos ancêtres les gaulois fécondés par le génie du peuple romain) fut très mise en avant sous Napoléon III, et jusqu’au début du XXe siècle, dans le cadre de l’opposition grandissante avec l’outre Rhin ; de l’autre côté, on cherchait dans les peuples germaniques le génie de la résistance à Rome, on exaltait Teutobourg, etc. De nos jours, dans un monde très connecté, ou le réseau devient la norme, on pense réseau, connectivité des élites et des identités, interactions multi-scalaires ; finalement, la pensée informatique a aussi déteint sur l’histoire et l’archéologie, plutôt en bien d’ailleurs – parfois. De Jaeghere ne fait ici que constater le principe même de l’historiographie, et explique donc que sa passion n’est que le produit d’une vieille interrogation. On le croit volontiers, et ça débouche sur la deuxième question :

« Pourquoi, après tant d’autres, avoir voulu consacrer à ce sujet un nouveau livre? »

Spoiler : « parce que j’aime pas les historiens gauchistes qui oublient de cracher sur les barbares. »

Plus sérieusement, Jaeghere envoie directement la purée :

« Le regard porté par les historiens sur la fin de l’Empire romain s’est transformé depuis une quarantaine d’années, en particulier sous l’impact des travaux de deux universitaires, l’Irlandais Peter Brown et le Canadien Walter Goffart. Sous leur influence, l’idée que la chute de l’empire d’Occident se soit traduite par une catastrophe a été abandonnée par l’historiographie dominante. »

Et Michel de Jaeghere est là pour remettre de l’ordre parce que c’est le bordel : oui ce sont les immigrés qui ont détruit l’Empire romain, oui, c’était la mort de la civilisation, oui, c’était une catastrophe. Merde, arrêtez de nous bourrer le mou à réfléchir.

Sauf que.

Pendant 450 ans, globalement, on s’est contenté de servir la soupe aux sources catastrophées sur la chute de l’Empire romain, on s’est contentés de parler de décadence, de chute, abrupte (comme une potiche qui tomberait de la cheminée pour se casser), on s’est contentés de voir les choses de manière assez binaire : il y a un avant et un après 410, un avant et un après 476, un avant et un après les invasions barbares qui ont tout cassé. Puis un jour, on a *un peu* commencé à se demander si Gibbon avait pas un peu craqué sa pipe. Puis un jour on a commencé à se demander si finalement, l’Empire romain n’avait pas précisément survécu à son propre morcellement. Et on s’est re-aperçu d’un truc : la langue de l’Empire a survécu des siècles durant. Les institutions du pouvoir romain ont été sans cesse récupérées par les groupes politiques qui se sont succédé dans les anciennes provinces : consul, rex, dux, comes. Les nouveaux dirigeants, issus de groupes aux fortes solidarités militaires et familiales (dédicace à Ibn Khaldûn), ont prêté longtemps allégeance aux empereurs d’Orient – certes une allégeance de façade, mais allégeance quand même – signe que la légitimité politique du concept même d’Empire n’était pas morte. Puis vient un type appelé Charlemagne, qui récupère même le titre d’empereur, plus de 300 ans après Romulus Augustule. L’idée d’Empire n’était pas morte, le tissu politique s’y était simplement renouvelé, les groupes militaires Francs et autres Goths, Burgondes, Saxons, avaient simplement supplanté l’état impérial là où il avait failli : gérer la guerre, battre monnaie, prélever l’impôt, et avaient même réussi, dès les années 650, à relancer la machine économique, réorientant les échanges vers le nord de l’Europe en plein boom. Mutation féconde ? Oui, comme toute mutation de fait. Indolore ? Non, même Brown ne dit pas ça. Pacifique ? Certainement pas, puisque c’est l’incapacité même de l’état romain à faire la guerre qui a justifié la solution d’intégrer par traités des tribus venues d’outre-limes pour défendre un territoire. Jaeghere se complaît dans un paragraphe entier à décrire ces réalités au conditionnel : ce sont pourtant des faits. Jaeghere veut remettre de l’ordre au motif que Brown et Goffart occultaient les conflits et les violences : c’est particulièrement faux, ils ne le font pas ; ce que Michou ne comprend visiblement pas, c’est que ces violences ont été décrites et tenues pour systémiques et déterminantes par 400 ans d’historiographie, et qu’aucun n’avait cherché à voir plus loin (ça semble beaucoup moins déranger Michel de Jaeghere que l’Empire romain se soit constitué dans la guerre de conquête, avec quelques millions de mort sur le chemin, par ailleurs). Conséquence directe du travail de Brown et Goffart : les historiens ont compris qu’il était possible d’analyser la fin de la primauté de Rome et de son empereur d’Occident comme autre chose que le cataclysme du temps, et qu’il était possible de la comprendre autrement que par les faits d’armes.

En définitive, ce que Brown et Goffart ont fait, c’est remettre un peu le curseur au centre des faits, pour l’éloigner de la vision apocalyptique qui prédominait souvent. Et pour cela, ils ont semé quantité de graines pour l’étude des sociétés alto-médiévales, pour l’étude d’une période peu bavarde en textes, et parfois avare en vestiges monumentaux. Leurs travaux ont considérablement remis en question nos césures classiques entre antiquité et époque médiévale, en ce qu’ils ont démontré que les catégories mentales et politiques du monde romain ont traversé la vie des « royaumes barbares d’Occident » et de l’empire carolingien, jusqu’au IXe siècle donc. En bref, ce n’est pas par idéologie gauchisante que Brown et Goffart sont venu tordre le coup aux idées décadentistes traditionnelles, c’est tout simplement parce qu’on peut fournir une meilleure explication et une meilleure interprétation des faits en cherchant plus loin.

Ce que de Jaeghere a fait, c’est aussi de croire que les historiens n’avaient lu que Brown et Goffart, et que l’histoire ne s’écrivait qu’un livre à la fois. Ce que de Jaeghere a fait, c’est croire que les universitaires croient dur comme fer à Brown et Goffart comme il voudrait qu’on croit en son bouquin. Et ça, c’est un peu couillon (désolé Michel).

De Jaeghere disserte ensuite sur l’architecture et les conditions matérielles de l’Antiquité tardive et du bas Moyen Âge. Certes, certes, y’a moins de marbre, les villes sont moins grandes (mais plus fortifiées), les équipements publics sont moins divers et présents (car l’évergétisme civique des notables s’est transféré progressivement vers… la construction d’édifices chrétiens et de remparts). Mais de là à dire comme il le fait que la moindre écurie était en pierre : il semblerait que de Jaeghere n’ait pas vraiment lu les « travaux d’archéologues ». Car globalement, dans les campagnes, en Gaule comme souvent ailleurs en Occident romain, on traîne les pattes dans la boue, les maisons ordinaires, qui constituent 95% des édifices, restent bâties en matériaux périssables sur solins de pierres, tout le monde n’a pas sa villa de Settefinestre pour les vacances et ce, qu’on se positionne au Ier ou au IVe siècle. D’ailleurs, on observe précisément au IVe siècle un phénomène de monumentalisation et de concentration foncière dans de nouvelles grandes villae, qui furent peut-être l’armature de base au tissu rural médiéval. Encore un effet de source donc : à son fantasme d’une antiquité blanche, toute de marbre vêtue, sans pauvres, de Jaeghere répond par le fanstasme d’un empire ruiné par les barbares, double faute, 0 – 15, carton rouge, faux départ, etc.

L’auteur s’offre ensuite un petit rail de nuance pour mieux appuyer : oui, bon, en fait, c’est aussi vrai, la fin de l’Empire c’était pas aussi abrupt, c’est quand même une mutation puisque :

 » De larges pans de la culture classique avaient sombré sans attendre l’événement de 476″

Et oui c’est vrai. Mais en même temps, sans mouliner dans le sens de Gibbon, à partir du moment ou la référence culturelle ultime pour fonctionner en commun ne s’appelle plus ni Héraklès, ni Achille, mais Jésus et consorts, c’est logique que la société et les élites délaissent un peu « certains » textes. Le concept même d’universalité de la culture et de patrimonialisation du texte n’est pas encore totalement né à Rome, d’autant plus à une époque où la religion, qu’elle fut polythéiste traditionnelle ou chrétienne, est un relais obligé de la communication politique. Le culte impérial permettait de révérer le génie et la puissance agissante des empereurs divinisés à leur décès. Le christianisme fait d’eux les lieutenants d’un dieu unique, dans une production artistique hiératique caractéristique d’ailleurs. Mais les deux n’étaient pas compatibles, surtout lors du basculement constantinien, en partie esquissé par les premiers cultes à Sol Invictus sous Aurélien. Bref, non seulement l’affirmation de Jaeghere tourne à vide car elle n’est pas contextualisée et problématisée (invoquer 476 ne sert pas à donner un contexte), mais surtout, elle est en partie fausse : au Ve, VIe siècles, on apprend toujours Virgile et son Enéide, on lit toujours les mêmes auteurs qu’au début du Ier siècle, le latin est même l’objet d’une véritable renaissance par nombre de grammairiens tardifs. Une partie de la « culture classique » (ahem, et encore, il faudrait discuter ce ventre mou très général) avait donc d’ores et déjà « sombré » (ou bien n’était-elle tout simplement plus efficiente sur le plan politique et collectif ?), mais ce qu’il en restait était toujours vivant, utilisé par les élites, et ce bien après 476.

Après un long excursus événementiel assez ennuyeux (ouais je sais ça m’arrive aussi) où Michou rappelle dans plein de dates et en vrac la tétrarchie, les peuples fédérés, les invasions hunniques, quelques réflexions un peu étranges sur le patriotisme des habitants de l’Empire (hein, quoi, c’était quoi l’hymne national de l’Empire romain déjà ?), on en arrive à la sentence finale, la conclusion universelle et mécanique : tout empire est voué à disparaître s’il ne s’étend pas à l’infini (thx captain), les « empires multinationaux » (sic) s’effondrent quand ils campent en position de défense après avoir arrêté leur expansion ; trop grands, trop diversifiés dans leur population (vous le sentez venir ?) ils ne suscitent plus l’adhésion patriotique, et ne se battent plus, et meurent. Au-delà du côté un peu lapidaire et générique de la déclaration (qui n’a rien d’inédit, Ibn Khaldûn la formulait déjà au XIVe siècle), on peut s’interroger : de Jaeghere explique t-il que l’Occident contemporain doit repartir à la conquête du monde ? Regrette t-il la décolonisation ? Tient-il à ce point au concept d’empire qu’il faille à tout prix considérer l’impérialisme culturel comme une fin en soi ? Mais surtout, on se demande par le concours de quelle(s) substance(s) Jaeghere se pense t-il pertinent en mêlant aux réalités antiques des concepts tels que « réfugiés politiques », « migrant », « nationalité ». S’il fallait en conclure que MDJ s’est pris pour un philosophe de l’histoire, on serait pas loin de la réalité : l’ouvrage ne cherche en réalité qu’à démontrer une forme de loi historique au sujet des empires, loi construite dans le pur miroir des 15 dernières années. Le lecteur attentif pourra relever aisément, au long des 600 pages, la plupart des thèmes de campagne de la droite contemporaine, mais aussi ses éléments de langage et ses catégories d’analyse.

L’intervieweur a entre temps complètement disparu, forcé qu’il est de laisser parler pépère qui déploie son raisonnement. L’historien professionnel conclurait simplement sur :

  1. Michel de Jaeghere n’invente rien de nouveau, il ne propose aucun modèle explicatif qui n’existerait pas par ailleurs, il ne livre pas de nouvelles traductions des sources, il n’en propose pas d’inédites, il ne déploie aucune étude spécialiste personnelle sur la monnaie ou la céramologie ou l’analyse archéogéographique.
  2. Michel de Jaeghere produit une synthèse de synthèses, un travail de troisième main globalement polémique mais en rien définitif et impossible à contredire, bref, il cherche à créer une forme de retour en arrière. Jusque là donc, le travail est au mieux à ranger dans l’essai de vulgarisation, pas dans la synthèse de travaux réellement personnels.
  3. Michel de Jaeghere ne cherche en fait pas du tout à verser pour la recherche son travail, il se contente d’écrire pour des lecteurs qui seront d’emblée convaincus.

Le grand problème des mots que de Jaeghere emploie, donc, c’est bien leur résonance contemporaine : immigration, réfugiés, entre autres, qui soulignent assez évidemment l’orientation rhétorique du propos, et c’est encore plus flagrant dans le dernier article qu’il commet.

Les radeaux danubiens, et un petit rail de Gibbon pour se lancer :

Nous ne sommes plus en août 410, mais en octobre 2015. Entre temps, la crise des réfugiés, ISIS, ça fait travailler la tête de Michel. Et comme un historien de garde s’illustre avant tout par sa capacité à raccrocher les wagons de l’anachronisme à la locomotive du délire historique, notre auteur-journaliste-passionné a fait le plein de charbon dans un article intitulé « Quand l’empire romain ouvrait ses frontières… ». 

Et ça commence fort, très fort :

ANALYSE – Rome a été confrontée, à la fin du IVe siècle, à un afflux de réfugiés fuyant la guerre. Ses intellectuels et sa classe politique y ont vu l’occasion d’habiller leurs calculs sous les apparences de la bienfaisance. Sans mesurer les conséquences pour l’équilibre du monde romain.

On y va encore une fois sans gants. Réfugiés. Intellectuels. Classe politique. Calculs. Bienfaisance. Traduisez : migrants, penseurs de gauche, politiques complices, calcul électoral, bienpensance et droit de l’hommisme. Félicitations, on retrouve en sous-main le vocabulaire classique de la droite, contre l’immigration, contre l’accueil de réfugiés de guerre, qui estime que la « gauche », soutenue par des intellectuels inconséquents, « trahit » la France pour en tirer un bénéfice politique, sous couvert d’humanisme. Ca fait gros rouge qui tâche, ça marche, ça agrippe le lecteur qui sent qu’il va recevoir une vraie leçon de l’histoire oubliée. Le problème c’est que le concept de réfugié n’existe pas vraiment dans le cas des migrations germaniques, que les « intellectuels » c’est assez vague pour l’Empire romain dans la mesure ou l’aristocratie ne différencie pas vraiment ses élites politiques et culturelles, qui se recoupent et forment un groupe social bien établi, par ailleurs de plus en plus distinct des élites militaires. La « classe politique » ne « décide » pas vraiment, c’est avant tout l’Empereur et son entourage qui gèrent la politique extérieure, dans une construction étatique qui n’a rien d’un état nation, qui est avant tout une agrégation de provinces, de cités, de diocèses, avec des niveaux administratifs différents, et des pouvoirs de gestions différents. En terme de calculs et de bienfaisance affichée a priori, on repassera : l’Empereur n’a plus vraiment le choix que de recruter et de fédérer des peuples germaniques, car son armée se délite et sa trésorerie est faible (et les bidouillages monétaires n’y font rien).

Michou attaque sur une citation de Gibbon, un auteur du XVIIIe s. dont les théories décatentistes, déclinistes, ont été fortement remises en question par les travaux de l’histoire critique, notamment ceux d’Henri Irénée-Marrou. Cependant la citation se pose là :

«Tant que les passions et les intérêts subsisteront parmi les hommes, écrit Edward Gibbon dans son formidable tableau du déclin et de la chute de l’Empire romain, les mêmes questions débattues dans les conseils de l’Antiquité relativement à la paix ou à la guerre, à la justice ou à la politique, se représenteront fréquemment dans les délibérations des conseils modernes; mais le plus habile ministre de l’Europe n’a jamais eu à considérer l’avantage ou le danger d’admettre ou de repousser une innombrable multitude de barbares contraints par la faim et par le désespoir à solliciter un établissement sur les terres d’une nation civilisée.»

Le choix n’est pas anodin : intérêts, ministre, Europe, multitude, faim, désespoir, nation civilisée. Le champ lexical laisse a dessein un flou énorme : le lecteur qui ne saurait pas qui est Gibbon pourrait croire à une déclaration actuelle et y souscrire sans le moindre filtre sémantique. Bref.

L’article se constitue surtout comme une digression sur Andrinople, la « trahison des Goths », en 378, après quelques images d’Epinal sur les barbares un peu idiots traversant le Danube en crue sur des radeaux (spoiler : globalement, le savoir technique du pont est maîtrisé à l’époque, il suffit de lier entre elles des coques sans mât et d’en faire un ponton. César le faisait, Trajan aussi, c’est pas THE truc impossible). En bref : l’Empereur a voulu domestiquer et calmer des étrangers révoltés et indisciplinés, il s’est fait pougner dans la boue, et le successeur ne réussit à rétablir l’ordre qu’après une mauvaise guerre et un traité qui laisse les Goths en armes (ce pour quoi précisément ils sont payés, mais bon, ça, c’est un détail hein). Ce que Michel oublie de préciser, c’est que si les Goths se retournent contre Valens, c’est car ce dernier leur a coupé les vivres vers 370, alors que ceux-ci sont fédérés, défendent l’Empire, et sont moins bien payés que les soldats romains. Les guerriers avaient alors protesté contre la faiblesse de leur rémunération, alliés à des soldats romains. C’est la famine considérable qui s’en suit qui déclenche leur mouvement vers le sud, Thémistius – dont Michou cite un autre passage – de préciser à l’époque que beaucoup de Goths sont alors esclaves domestiques en Mésie, ils servent même de tabourets vivants dans les rues. C’est chic la roman way pour les allocations familiales vous trouvez pas ? Sauf que les Goths, c’est comme les pavés, à force de marcher dessus on se les prend dans la gueule. Ah, pardon, c’est pas ça à la base. Personne ne s’étonnera donc que la famine les ait incité à cavaler face à l’arrivée des Huns, plutôt que de tenter de les contenir. Par ailleurs les « Goths » ne sont pas tous d’accord entre eux : certains refusent de collaborer avec Rome, d’autres acceptent. En bref, une mauvaise gestion des effectifs, une déconsidération assez patente pour des fédérés pourtant essentiels, ainsi que des mauvais choix politiques (dans un contexte postérieur à l’usurpation de Procope) sont à l’origine d’une sévère défaite. Qu’il se soit agit de Goths ou non n’y change pas grand chose : le même schéma a pu se produire par le passé dans le cadre d’usurpations du trône impérial par des romains, avec un combat entre troupes romaines. D’ailleurs, les Goths retrouvent leur statut de fédéré directement sous Théodose, successeur de Valens.

Alors, finalement, n’est-ce peut-être pas à force de chier sur ceux qui défendaient les frontières parce qu’ils étaient un peu crados que l’Empire politique de Rome et de Constantinople sur l’Occident s’est barré en sucette ? Faut y réfléchir Michel, parce que comme tu le dis : aucun empire n’est éternel, c’est admis, et difficilement contestable, mais pour expliquer ça les « penseurs » ouvertement orientés se contentent des coupables qui les arrangent.

En définitive, Michel de Jaeghere est une belle contrefaçon, l’emballage éditorial est bien fichu et on peut s’amuser à supposer que le dernier article du Figaro est le signe de mauvais chiffres de vente. Par ailleurs, quand on tape le titre de l’ouvrage dans google, on tombe assez vite sur le site de Bruno Gollnisch, Valeurs Actuelles, Restauration Nationale, le Salon Beige.

On ne vit que de son lectorat, après tout.

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L’Etat Islamique et l’archéologie : massacre antique ou propagande en toc ?

[Préambule mis à jour le 8 avril 2015 : à la suite de la récupération frauduleuse de mon article sur le site Egalité et Réconciliation, il est nécessaire de faire plusieurs mises au point : 

– Je n’autorise pas la diffusion intégrale de mes articles par le biais de copies serviles ou de C/C. Le droit de la citation, de la propriété intellectuelle s’applique aussi à ce blog, aucun de mes articles n’est sous licence commune, que cela soit dit.

– Je ne dénonce ni ne soulève aucun « complot » : il serait stupide et contraire à la méthodologie scientifique la plus élémentaire que d’essayer de rattacher toute lecture contredisant l’entité « légranmédia » à un complot judéo-sionisto-on ne sait quoi international.

– Je pointe, légitimement, et rationnellement, une des limites manifestes de la façon dont effectivement nos médias n’ont pas SU comprendre ces vidéos. Je ne dis pas qu’ils l’ont volontairement caché, je ne dis pas qu’ils l’ont sciemment mal compris, je ne dis pas non plus qu’il faut interpréter ces faits plus loin qu’eux-mêmes. Le système médiatique contemporain fonctionne sur l’indignation, l’information rapide, le flux, le direct, ce qui a nécessairement conduit à ne pas analyser en profondeur ces documents qui sont conçus comme une propagande par l’EI, et dans laquelle beaucoup sont de fait tombés dans le panneau. Il n’y a pas besoin d’aller chercher plus loin que les conclusions finales de l’article qui doit résonner comme : « fallait ouvrir les yeux les gars, vous vous êtes fait berner » et non pas « on a voulu nous cacher un truc horrible pour que l’élite judéomondialiséeaméricanolevantine fasse du trafic d’art ». La caricature de la pensée a ses limites. 

– La seule mystification n’est hélas pas celle « dégranmédia » qui ont voulu berner « légentillepersonnes », mais bien du système journalistique qui s’est fait avoir parce qu’il a voulu faire du flux, et d’une communauté internationale qui est toujours plus prompte à s’indigner qu’à vraiment faire bouger les choses pour le trafic d’art à l’échelle globale, à l’échelle nationale, régionale, supra régionale. 

A bon entendeur. J’ai demandé le retrait de mon article sur le site E&R en vertu du CPI, art. L. 335-1 à L. 335-10. Je n’espère pas grand chose d’un tel site, Mais sait-on jamais. 

En définitive, si vous cherchez à fantasmer plus loin que ce que cet article dit, il faudra vous lever tôt : produisez vos preuves, produisez vos documents, produisez vos réflexions originales, ne me pompez pas pour faire votre beurre.]

Depuis maintenant plusieurs mois, l’Etat Islamique (ISIS, EI, Daesh, etc.) s’en est pris à des sites emblématiques de l’archéologie orientale. Qu’il s’agisse du musée de Mossoul, de la cité de Nimrud, des remparts de Ninive, du palais de Khorsabad, du site arabo-parthe de Hatra, le patrimoine archéologique irakien, millénaire, unique, a souffert. Pour rappel, l’EI, dans sa vision ultra-radicale de l’islam, professe la destruction des icônes païennes et a vocation à réduire en poussière toute trace des anciens temps, des anciens cultes idolâtres, sur les territoires conquis. L’idée même de conservatoire du passé, de musée, de patrimonialisation d’une antiquité non-islamique est considérée selon eux comme illégale au sens de la loi coranique.

La plupart de ces destructions ont fait l’objet d’une médiatisation : la vidéo des combattants dans le musée de Mossoul martelant des statues, ou bien encore la récente vidéo des destructions dans Hatra, avaient pour objectif de mettre en scène un combat autant militaire et politique que culturel en rendant palpable la destruction du patrimoine. Contrairement aux vidéos montrant la mort de prisonniers, nos médias se sont largement occupés de diffuser ces images, sans vraiment d’autre commentaires que « c’est horrible, ce sont des barbares », et sans vraiment prendre le temps du recul, et de l’analyse. On livre un choc, on délivre un message, on ne construit ni son contexte, ni son implication, ni son contenu réel. De fait, on sert exactement le projet et le but recherché par l’EI.

Récemment, une voix plus rare s’est faite entendre : celle de Pascal Butterlin, professeur d’archéologie orientale à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, dans l’émission d’Emmanuel Laurentin « La Fabrique de l’Histoire » (ici : http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-actualite-de-l-histoire-anne-emmanuelle-demartini-pascal-butterli). Durant la demi-heure d’interview, P. Butterlin avait rappelé quelques éléments essentiels sur lesquels nous souhaitions revenir dans cet article.

Pillages et destructions archéologiques ne sont en rien un phénomène nouveau dans cette région du monde (ni dans nos confins européens d’ailleurs), des précédents en contexte de conflits existent de longue date (si on s’économie le débat sur les fouilles plus ou moins légales menées par les européens au XIXe et au début du XXe siècle, accompagnées elles aussi de pillages nombreux, on peut mentionner les Bouddhas de Bâmiyân, le pillage du musée de Bagdad en 2003, les destructions en Syrie depuis le début de la guerre civile, etc.). Par ailleurs, ce phénomène est loin d’être cantonné aux périodes de conflit, ni en Irak ni ailleurs. Il faut donc comprendre ces éléments au-delà de la propagande visuelle qui en est faite, au-delà du catastrophisme initial, et remettre en perspective les choses.

Beaucoup de paroles et peu d’images :

Ce qui frappait dans les destructions les plus récentes, au-delà des marteaux, c’était la rareté des images, et la minutie ahurissante du montage vidéo. On ne fera que le rappeler : l’EI communique énormément via les réseaux sociaux, maîtrise parfaitement une imagerie contemporaine mêlant jeux vidéos, récitations du coran, GoPro, drones équipés de caméra, le tout monté sous forme de teasers, avec des plans successifs, composés de manière raisonnée. On est très loin du mollah avec son AK-47 sur les genoux devant une tenture marron maladroitement peinte de versets coraniques, et criant son prêche devant une caméra a 300 000 pixels. Il y a un vrai souci de production des images et de leur ajustement médiatique. Néanmoins les images concrètes de ces destructions sont rares : 2 vidéos pour tous les sites évoqués précédemment. Une telle rareté est associée à un déferlement de mots : entre les nombreux avertissements des chefs de l’EI, les rapports catastrophés du gouvernement irakien, tout est fait pour que l’on s’inquiète et que l’on se morfonde. On entend parler de bulldozers, de dynamite, de « rasé », « anéanti ». On s’imagine un terrain aplati et retourné à coup de pelle mécanique, alors même qu’il n’existe aucune image de ce genre.

Le premier réflexe que j’ai pu avoir personnellement, c’est le recul : n’importe quel étudiant en archéologie sait le temps que ça prend de retourner à la pelle mécanique quelques centaines de mètres carrés sur 50cm de profondeur. N’importe quel étudiant en archéologie sait aussi que la plupart des grands sites orientaux comme Ninive, Nimrud, Khorsabad, font plusieurs dizaines/centaines d’hectares et sont des sites en « tell », c’est à dire des collines artificielles de plusieurs mètres (voire dizaines de mètres) d’altitude, constituées de sédiments anthropiques accumulés par des millénaires d’occupation. L’Etat Islamique dispose t-il vraiment du temps que de telles destructions impliquent ? Rien n’est moins sûr. Mais surtout : quel pourrait être l’intérêt objectif de retourner des dizaines de milliers de mètres cubes de sédiments composés à 90% de bâtiments de briques crues fondues par l’érosion, entremêlés entre eux ? Il est naïf de croire que ces gens là sont de stupides barbares et méconnaissent totalement la réalité : le pillage fait partie du mode de vie des populations locales depuis des siècles, on sait pertinemment que tout retourner ne servirait pas à grand chose.

En définitive, que nous apprennent vraiment ces images de destructions ? Au-delà du savant petit jeu de réactions de proche en proche qu’elles suscitent dans les médias occidentaux ?

Quand on s’approche un peu…

Quand on s’approche un peu la vidéo du musée de Mossoul (je vous laisse la chercher, désolé) est tout à fait instructive :

– la plupart des statues détruites sont en fait des moulages en plâtre, des copies. Pourquoi ? Car le musée de Mossoul comme celui de Bagdad avait déjà été pillé en 2003, que certaines oeuvres ont fait l’objet de copies préalables et que ce sont souvent ces copies qui ont été replacées dans les collections du musée. Un simple coup d’oeil averti le montre : ces oeuvres sont truffées d’armatures en fer modernes, autour desquelles ont été coulés les moulages. La texture même du sédiment brisé ne peut pas induire en erreur. La facilité avec laquelle les masses fendent le matériau non plus (j’ai déjà essayé de fendre un bloc de grès à la masse, je vous souhaite bien du courage pour tenter chez vous) (ne le faites pas)

– la plupart des oeuvres détruites sont des grandes statues, indéplaçables, souvent publiées et déjà connues par des moulages. De fait, ces oeuvres parfois emblématiques (le taureau androcéphale de Khorsabad similaire à ceux du Louvre) ne sont filmées dans leur destruction que pour une raison : elles sont invendables, aucun marché de l’art, même interlope, n’en voudra jamais, car la traçabilité n’est pas falsifiable (ou alors je souhaite encore une fois BEAUCOUP de courage au mec qui veut vendre un génie en grès de 4 mètres sur 7).

Quant à la récente vidéo de Hatra, c’est encore plus intéressant. Je récupère gracieusement les screenshots effectues par @DorothyKing sur Twitter avec qui on a un peu discuté de ça aujourd’hui.

Première image : des armatures maintenant un moulage en plâtre. Notre cher djihadiste, appelons le Kévin, s’acharne pendant plusieurs dizaines de seconde sur ces pauvres pieds.

Nota Bene : En bon chef de secteur son coup de pioche vaut d’ailleurs un 0/10. Kévin, tu vas te niquer le dos en faisant comme ça, tu ne pourras plus détruire de statues dans quelques années si ça continue. Il faut maîtriser le fait de faire coulisser sensuellement le manche de la pioche pour avoir un vrai mouvement de balancier.

Du plâtre, toujours du plâtre

L’équipe de choc de Kévin s’attaque aussi à un superbe aigle romain… Lui aussi en plâtre. Les armatures de l’intérieur comme sur ce nouveau screen n’ont rien d’antique. Restauration moderne, donc.

Un superbe aigle romain… En plâtre.

Là, c’est encore plus beau. Le caméraman ne se donne même pas la peine de ne pas montrer la différence MANIFESTE de texture entre le pied en plâtre et la statue posée dessus. On s’acharne donc pendant 30 secondes sur ça, c’est cool, Kévin fait de la poussière et on l’entend presque dire « tieeeens crève putain de statue » mais en fait il n’égratigne ni ne touche jamais la pierre de la statue. Il ne la touche presque pas. Probablement parce qu’avec son coup de pioche un peu pourri il ne pourrait rien lui faire, gageons qu’il a du essayer avant de se rendre compte que si elles ont déjà tenu 1800 ans c’est pas pour rien.

Encore du plâtre. VIVE LE SMECTA.

La suivante est magnifique : un beau rameau d’armatures. Plâtre, encore.

Statue en smecta solidifié.

Sur celle-ci, on y croit PRESQUE :

Mais en fait… Nooooon. Gros crampon en métal, plâtre un peu plus solide, mais plâtre probable quand même. *musique de game over*

La palme revient à Kévin 2, qui fatigué de piocher, tire 2 ou 3 coups à l’AK-47 sur un mur de 8m de haut en pierres de taille. On lui souhaite bien du courage pour faire croire que son chargeur de 30 balles aura l’efficacité d’un bulldozer de 10 tonnes (parce que c’est bien ce qu’il faudrait pour raser un mur d’une telle ampleur). Kévin 2 a donc ici un réflexe d’un enfant de 14 ans qui irai écrire « BITE » avec des balles sur les murs de la map dans Counter Strike. En définitive le montage de ces vidéos remontre et montre encore 3 ou 4 fois les mêmes scènes coupées différemment, dans un effet d’accumulation qui ne trompe pas vraiment.

Kévin 2 joue à Call Of Duty

Bref, il y a donc un gros souci de crédibilité pour de bonnes raisons :

– Si on détruit l’intransportable et l’invendable, c’est parce que derrière, l’EI s’occupe gentiment de piller les réserves des musées, y compris les œuvres idolâtres et païennes (Kévin se contredit parfois), pour les revendre à prix d’or. Moins grandes, plus facilement dissimulables, elles s’intégreront beaucoup mieux sur le marché noir qu’un bloc de 10 tonnes de grès. Le nombre de monnaies antiques issues des sites syriens sur le marché noir a d’ailleurs explosé depuis 2011

– Si on fait deux ou trois vidéos en toc dans lesquelles on martèle du plâtre, c’est parce que derrière on s’occupe de tronçonner les bas-reliefs pour les découper et les vendre eux-aussi. Plus communs, moins documentés, ils sont plus facilement écoulés sur le marché suisse notamment.

– Si on ne voit pas un seul bulldozer dans ces vidéos, c’est parce qu’un site en tell est plus aisément pillé à l’aide de fosses éparses et répétées qu’avec des gros coups de pelleteuse. Parce que l’EI cherche à s’attacher la fidélité des populations locales en laissant en friche un réservoir à mobilier archéologique qu’elles pourront vider progressivement pour se faire quelques dollars.

– Dans le cas de Ninive, les seules destructions ont concerné… Le rempart reconstitué à la fin du XXe siècle qui servait d’entrée au site pour les visites. Encore une fois, du toc.

Bref, loin de moi l’idée de relativiser totalement l’ampleur de ces destructions qui sont irréversibles et inacceptables, loin de moi l’idée de retirer aux moulages leur intérêt historique propre, loin de moi l’idée de dire « laissons couler », ce petit article cherchait d’abord à rappeler qu’il faut se méfier des contrefaçons, et surtout, éviter de se fier à la livraison interprétative de nos chers médias français qui n’ont pas vraiment eu le réflexe d’appeler des spécialistes pour parler de ces questions. Je cherche peut-être aussi à me rassurer moi-même, mais globalement, il ne fait aucun doute : malgré quelques réels dommages causés au patrimoine antique, on est surtout face à une propagande en toc.

Surtout enfin, je me permets de rappeler que si on fait un bruit énorme de ce qui se passe en Irak depuis quelques mois, les médias ont été largement silencieux sur : les pillages que les américains ont laissé faire (ou ont causé) en 2003, et les pillages quotidiens qui ont lieu aussi dans nos vertes prairies. Chaque année près de 500 000 objets archéologiques sont pillés en France (estimation), l’UNESCO estime à seulement 5% le nombre d’épaves archéologiques inviolées, et il suffit de consulter quelques dizaines de minutes les forums de détectoristes, les sites de ventes de monnaies anciennes, et les catalogues de ventes aux enchères pour se retrouver ahuri du pillage et des destructions qui ont aussi lieu sous notre nez.