Michel de Jaeghere et sa drôle de fin de l’Empire romain d’Occident

Imaginez vous au petit matin, le 24 août 410 ap. J.-C., Michel de Jaeghere est là, debout tout pimpant sur la muraille aurélienne, avec sa petite toge, bande pourpre de sénateur civilisé vraiment romain de souche, il contemple Alaric et ses Wisigoths pénétrer dans Rome et prouver que faire migrer des barbares, c’est décidément une belle idée de merde.

Vision peu idyllique s’il en est que celle de braves germains foutant le bordel dans la Ville éternelle, c’est pourtant tout le propos qu’essaye de vendre le journaliste, directeur du Figaro Histoire (on se refait pas), qui a récemment commis un pavé sur la fin de l’Empire romain d’Occident, et dont le Figaro refait la promo périodiquement depuis octobre 2014, au travers d’articles que lui-même écrit (bien sûr). (On rappelle par ailleurs que lors du sac Alaric demande d’épargner les hommes, de ne pas porter atteinte à l’honneur des femmes, ni au bien des églises ; les archives impériales et une partie de la ville brûlent, mais on est loin du massacre de masse, et ça, l’auteur se garde bien sûr de le dire)

Cependant et une fois n’est pas coutume, Michel de Jaeghere n’est pas n’importe qui, ou plutôt, pas n’importe quoi, ce que suggère assez facilement la ligne éditoriale du Figaro pour qui il travaille. Comme beaucoup de « passionnés d’histoire » qui se mettent à écrire des livres, Michel de Jaeghere a beaucoup beaucoup beaucoup travaillé, le petit storytelling habituel parle même de quinze ans (15 !) pour écrire son bouquin. C’est donc sous les meilleurs auspices que le lecteur du Figaro se laissera bercer par une telle débauche d’investissement personnel et d’érudition accumulée. Si on devait résumer le milieu des historiens de garde, on serait finalement presque dans le haut du panier, avec un monsieur qui s’est au moins donné la peine de lire quelques sources (ne lui retirons pas ça), et qui a décidé tout seul avec ses petites mimines de révolutionner l’historiographie (NDLR : l’état de l’art, l’avancée de la recherche en histoire) en bouleversant tout ce qu’on serait en droit de savoir sur la « chute » de l’Empire romain.

Mais à historien de garde, historien de garde et demi.

Car ce qui traverse de manière obsessionnelle l’oeuvre de Jaeghere, c’est globalement trois choses : la mort de la civilisation, le choc des civilisations, le remplacement ethnique, culturel, et politique par la migration. Voyons voir comment il s’y prend pour finalement travestir les choses par les mots, et comment tout cela procède d’un discours bien rôdé qui tient en une formule lapidaire : les étrangers, c’est pas bon pas bien.

Le livre « Les derniers jours », un petit péché d’orgueil

Le premier article promotionnel autour du livre de Jaeghere fonctionne comme un banal entretien entre potes journalistes du Figaro. Jean-Louis Voisin aux questions, Michel aux réponses.

En guise de propos introductif, le storytelling, toujours, encore :

« Glisser du journalisme à l’histoire est devenu pratique courante. Pour certains, le passage est expéditif [Allez, on sait que vous parlez de Lorànt Deutsch les gars avouez]. Avec des risques de confusion entre l’instantané et le temps long. PourMichel De Jaeghere, l’exercice est sérieux [*tambours épiques*]. Classique, sans mélange des genres [C’est ce qu’on va voir]. Au huitième étage de l’immeuble du boulevard Haussmann où se tient Le Figaro, il assure la direction du Figaro Hors-Série et du Figaro Histoire [Saroumane en aurait rêvé, de cette image de sage en haut de sa tour sereine]. Mais il s’est donné les moyens d’ajouter à l’activité du journaliste celle de l’historien [C’est dire s’il doit s’emmerder]. Et, au terme d’une quinzaine d’années de travail, il donne ce gros livre [678 pages, damn], Les Derniers Jours, consacré à la fin de l’Empire romain d’Occident. Il a lu les sources littéraires et juridiques [NDLR : sans les retraduire, et celles qui lui convenaient, entendons-nous], dépouillé les rapports archéologiques [J’espère qu’il s’est aussi donné le temps d’être archéologue, sinon jvous dis pas les emmerdes], visité les lieux, en particulier Rome [Moi aussi quand j’avais 14 ans ! Paraît que Deutsch a aussi visité Paris], rencontré des historiens de profession, analysé leurs études [pour mieux ne pas en tenir compte], leurs travaux et leurs articles, les a organisés et médités [Car les historiens n’organisent ni ne méditent leurs propres travaux] pour se forger une idée personnelle [heureusement que c’est précisé, quand même] de ce phénomène qui fascine les hommes depuis la Renaissance. Du journalisme, il a conservé l’écriture et le souci du lecteur [Et le réseau promotionnel]. Le résultat? Ces six cents pages, denses mais vivantes, surprenantes parfois, qui poussent à la réflexion et où chacun aiguisera cette qualité dont les Anciens se méfiaient souvent: la curiositas. [j’ai baillé] »

Jusque-là, rien de surprenant, on est dans le commercial, le promotionnel : bref, si vous aviez toujours eu la flemme de lire quelque chose sur l’Empire romain, arrêtez-vous tout de suite et lisez cette oeuvre magistrale enfin livrée pour nous par Michou. Du prêt à aiguiser la pensée, du cadeau, production Figaro Inc., ne t’en fais pas vil manant, nous avons trouvé LE livre, et comme par hasard s’tun gars de chez nous qui l’a fait.

L’intervieweur d’enchaîner sur la question qui compte vraiment « mais pourquoi cette passion ? » (parce que ce qui compte, c’est bien ça, le passionné, qui a fait un bon truc juste parce qu’il est passionné. Storytelling qu’on vous dit). Réponse : la fin de l’Empire romain a toujours fasciné depuis la Renaissance (assez vrai), la plupart des sociétés (NB : les élites intellectuelles qui sentaient menacée leur position face à d’autres constructions politiques que les leurs) se sont interrogées sur la possibilité que la « chute de Rome » se reproduise chez eux. Michou précise cependant assez vite, pour faire bonne figure :

« Quelque précaution que nous prenions en effet pour éviter tout anachronisme, nous interrogeons nécessairement le passé en fonction du regard et des questions que nous portons sur notre temps. »

Déclaration de bonne foi et de bonne volonté, mais qui finalement le perd très vite, comme on va le voir. Car de fait, il est évident que les études historiques se font toujours au diapason des dynamiques du temps. Quelques exemples que j’aime bien employer car ils sont à mon sens plutôt faciles à visualiser :  l’unité de l’Italie romaine a été le cheval de bataille des historiens italiens après l’unification du pays dans les années 1860-1870. La puissance de l’empire fut l’emblème du régime fasciste sous Mussolini, et c’est donc le caractère unificateur et civilisateur de la conquête romaine qui fut largement mis en avant par les historiens officiels du régime mussolinien. Par contre, c’est la diversité des cultures italiques et italiennes qui resurgit après 1945, sous forme de réelle remise en question du dialogue entre politique et histoire, dans un contexte de décloisonnement aussi. L’originalité de la culture celtique et gallo-romaine (nos ancêtres les gaulois fécondés par le génie du peuple romain) fut très mise en avant sous Napoléon III, et jusqu’au début du XXe siècle, dans le cadre de l’opposition grandissante avec l’outre Rhin ; de l’autre côté, on cherchait dans les peuples germaniques le génie de la résistance à Rome, on exaltait Teutobourg, etc. De nos jours, dans un monde très connecté, ou le réseau devient la norme, on pense réseau, connectivité des élites et des identités, interactions multi-scalaires ; finalement, la pensée informatique a aussi déteint sur l’histoire et l’archéologie, plutôt en bien d’ailleurs – parfois. De Jaeghere ne fait ici que constater le principe même de l’historiographie, et explique donc que sa passion n’est que le produit d’une vieille interrogation. On le croit volontiers, et ça débouche sur la deuxième question :

« Pourquoi, après tant d’autres, avoir voulu consacrer à ce sujet un nouveau livre? »

Spoiler : « parce que j’aime pas les historiens gauchistes qui oublient de cracher sur les barbares. »

Plus sérieusement, Jaeghere envoie directement la purée :

« Le regard porté par les historiens sur la fin de l’Empire romain s’est transformé depuis une quarantaine d’années, en particulier sous l’impact des travaux de deux universitaires, l’Irlandais Peter Brown et le Canadien Walter Goffart. Sous leur influence, l’idée que la chute de l’empire d’Occident se soit traduite par une catastrophe a été abandonnée par l’historiographie dominante. »

Et Michel de Jaeghere est là pour remettre de l’ordre parce que c’est le bordel : oui ce sont les immigrés qui ont détruit l’Empire romain, oui, c’était la mort de la civilisation, oui, c’était une catastrophe. Merde, arrêtez de nous bourrer le mou à réfléchir.

Sauf que.

Pendant 450 ans, globalement, on s’est contenté de servir la soupe aux sources catastrophées sur la chute de l’Empire romain, on s’est contentés de parler de décadence, de chute, abrupte (comme une potiche qui tomberait de la cheminée pour se casser), on s’est contentés de voir les choses de manière assez binaire : il y a un avant et un après 410, un avant et un après 476, un avant et un après les invasions barbares qui ont tout cassé. Puis un jour, on a *un peu* commencé à se demander si Gibbon avait pas un peu craqué sa pipe. Puis un jour on a commencé à se demander si finalement, l’Empire romain n’avait pas précisément survécu à son propre morcellement. Et on s’est re-aperçu d’un truc : la langue de l’Empire a survécu des siècles durant. Les institutions du pouvoir romain ont été sans cesse récupérées par les groupes politiques qui se sont succédé dans les anciennes provinces : consul, rex, dux, comes. Les nouveaux dirigeants, issus de groupes aux fortes solidarités militaires et familiales (dédicace à Ibn Khaldûn), ont prêté longtemps allégeance aux empereurs d’Orient – certes une allégeance de façade, mais allégeance quand même – signe que la légitimité politique du concept même d’Empire n’était pas morte. Puis vient un type appelé Charlemagne, qui récupère même le titre d’empereur, plus de 300 ans après Romulus Augustule. L’idée d’Empire n’était pas morte, le tissu politique s’y était simplement renouvelé, les groupes militaires Francs et autres Goths, Burgondes, Saxons, avaient simplement supplanté l’état impérial là où il avait failli : gérer la guerre, battre monnaie, prélever l’impôt, et avaient même réussi, dès les années 650, à relancer la machine économique, réorientant les échanges vers le nord de l’Europe en plein boom. Mutation féconde ? Oui, comme toute mutation de fait. Indolore ? Non, même Brown ne dit pas ça. Pacifique ? Certainement pas, puisque c’est l’incapacité même de l’état romain à faire la guerre qui a justifié la solution d’intégrer par traités des tribus venues d’outre-limes pour défendre un territoire. Jaeghere se complaît dans un paragraphe entier à décrire ces réalités au conditionnel : ce sont pourtant des faits. Jaeghere veut remettre de l’ordre au motif que Brown et Goffart occultaient les conflits et les violences : c’est particulièrement faux, ils ne le font pas ; ce que Michou ne comprend visiblement pas, c’est que ces violences ont été décrites et tenues pour systémiques et déterminantes par 400 ans d’historiographie, et qu’aucun n’avait cherché à voir plus loin (ça semble beaucoup moins déranger Michel de Jaeghere que l’Empire romain se soit constitué dans la guerre de conquête, avec quelques millions de mort sur le chemin, par ailleurs). Conséquence directe du travail de Brown et Goffart : les historiens ont compris qu’il était possible d’analyser la fin de la primauté de Rome et de son empereur d’Occident comme autre chose que le cataclysme du temps, et qu’il était possible de la comprendre autrement que par les faits d’armes.

En définitive, ce que Brown et Goffart ont fait, c’est remettre un peu le curseur au centre des faits, pour l’éloigner de la vision apocalyptique qui prédominait souvent. Et pour cela, ils ont semé quantité de graines pour l’étude des sociétés alto-médiévales, pour l’étude d’une période peu bavarde en textes, et parfois avare en vestiges monumentaux. Leurs travaux ont considérablement remis en question nos césures classiques entre antiquité et époque médiévale, en ce qu’ils ont démontré que les catégories mentales et politiques du monde romain ont traversé la vie des « royaumes barbares d’Occident » et de l’empire carolingien, jusqu’au IXe siècle donc. En bref, ce n’est pas par idéologie gauchisante que Brown et Goffart sont venu tordre le coup aux idées décadentistes traditionnelles, c’est tout simplement parce qu’on peut fournir une meilleure explication et une meilleure interprétation des faits en cherchant plus loin.

Ce que de Jaeghere a fait, c’est aussi de croire que les historiens n’avaient lu que Brown et Goffart, et que l’histoire ne s’écrivait qu’un livre à la fois. Ce que de Jaeghere a fait, c’est croire que les universitaires croient dur comme fer à Brown et Goffart comme il voudrait qu’on croit en son bouquin. Et ça, c’est un peu couillon (désolé Michel).

De Jaeghere disserte ensuite sur l’architecture et les conditions matérielles de l’Antiquité tardive et du bas Moyen Âge. Certes, certes, y’a moins de marbre, les villes sont moins grandes (mais plus fortifiées), les équipements publics sont moins divers et présents (car l’évergétisme civique des notables s’est transféré progressivement vers… la construction d’édifices chrétiens et de remparts). Mais de là à dire comme il le fait que la moindre écurie était en pierre : il semblerait que de Jaeghere n’ait pas vraiment lu les « travaux d’archéologues ». Car globalement, dans les campagnes, en Gaule comme souvent ailleurs en Occident romain, on traîne les pattes dans la boue, les maisons ordinaires, qui constituent 95% des édifices, restent bâties en matériaux périssables sur solins de pierres, tout le monde n’a pas sa villa de Settefinestre pour les vacances et ce, qu’on se positionne au Ier ou au IVe siècle. D’ailleurs, on observe précisément au IVe siècle un phénomène de monumentalisation et de concentration foncière dans de nouvelles grandes villae, qui furent peut-être l’armature de base au tissu rural médiéval. Encore un effet de source donc : à son fantasme d’une antiquité blanche, toute de marbre vêtue, sans pauvres, de Jaeghere répond par le fanstasme d’un empire ruiné par les barbares, double faute, 0 – 15, carton rouge, faux départ, etc.

L’auteur s’offre ensuite un petit rail de nuance pour mieux appuyer : oui, bon, en fait, c’est aussi vrai, la fin de l’Empire c’était pas aussi abrupt, c’est quand même une mutation puisque :

 » De larges pans de la culture classique avaient sombré sans attendre l’événement de 476″

Et oui c’est vrai. Mais en même temps, sans mouliner dans le sens de Gibbon, à partir du moment ou la référence culturelle ultime pour fonctionner en commun ne s’appelle plus ni Héraklès, ni Achille, mais Jésus et consorts, c’est logique que la société et les élites délaissent un peu « certains » textes. Le concept même d’universalité de la culture et de patrimonialisation du texte n’est pas encore totalement né à Rome, d’autant plus à une époque où la religion, qu’elle fut polythéiste traditionnelle ou chrétienne, est un relais obligé de la communication politique. Le culte impérial permettait de révérer le génie et la puissance agissante des empereurs divinisés à leur décès. Le christianisme fait d’eux les lieutenants d’un dieu unique, dans une production artistique hiératique caractéristique d’ailleurs. Mais les deux n’étaient pas compatibles, surtout lors du basculement constantinien, en partie esquissé par les premiers cultes à Sol Invictus sous Aurélien. Bref, non seulement l’affirmation de Jaeghere tourne à vide car elle n’est pas contextualisée et problématisée (invoquer 476 ne sert pas à donner un contexte), mais surtout, elle est en partie fausse : au Ve, VIe siècles, on apprend toujours Virgile et son Enéide, on lit toujours les mêmes auteurs qu’au début du Ier siècle, le latin est même l’objet d’une véritable renaissance par nombre de grammairiens tardifs. Une partie de la « culture classique » (ahem, et encore, il faudrait discuter ce ventre mou très général) avait donc d’ores et déjà « sombré » (ou bien n’était-elle tout simplement plus efficiente sur le plan politique et collectif ?), mais ce qu’il en restait était toujours vivant, utilisé par les élites, et ce bien après 476.

Après un long excursus événementiel assez ennuyeux (ouais je sais ça m’arrive aussi) où Michou rappelle dans plein de dates et en vrac la tétrarchie, les peuples fédérés, les invasions hunniques, quelques réflexions un peu étranges sur le patriotisme des habitants de l’Empire (hein, quoi, c’était quoi l’hymne national de l’Empire romain déjà ?), on en arrive à la sentence finale, la conclusion universelle et mécanique : tout empire est voué à disparaître s’il ne s’étend pas à l’infini (thx captain), les « empires multinationaux » (sic) s’effondrent quand ils campent en position de défense après avoir arrêté leur expansion ; trop grands, trop diversifiés dans leur population (vous le sentez venir ?) ils ne suscitent plus l’adhésion patriotique, et ne se battent plus, et meurent. Au-delà du côté un peu lapidaire et générique de la déclaration (qui n’a rien d’inédit, Ibn Khaldûn la formulait déjà au XIVe siècle), on peut s’interroger : de Jaeghere explique t-il que l’Occident contemporain doit repartir à la conquête du monde ? Regrette t-il la décolonisation ? Tient-il à ce point au concept d’empire qu’il faille à tout prix considérer l’impérialisme culturel comme une fin en soi ? Mais surtout, on se demande par le concours de quelle(s) substance(s) Jaeghere se pense t-il pertinent en mêlant aux réalités antiques des concepts tels que « réfugiés politiques », « migrant », « nationalité ». S’il fallait en conclure que MDJ s’est pris pour un philosophe de l’histoire, on serait pas loin de la réalité : l’ouvrage ne cherche en réalité qu’à démontrer une forme de loi historique au sujet des empires, loi construite dans le pur miroir des 15 dernières années. Le lecteur attentif pourra relever aisément, au long des 600 pages, la plupart des thèmes de campagne de la droite contemporaine, mais aussi ses éléments de langage et ses catégories d’analyse.

L’intervieweur a entre temps complètement disparu, forcé qu’il est de laisser parler pépère qui déploie son raisonnement. L’historien professionnel conclurait simplement sur :

  1. Michel de Jaeghere n’invente rien de nouveau, il ne propose aucun modèle explicatif qui n’existerait pas par ailleurs, il ne livre pas de nouvelles traductions des sources, il n’en propose pas d’inédites, il ne déploie aucune étude spécialiste personnelle sur la monnaie ou la céramologie ou l’analyse archéogéographique.
  2. Michel de Jaeghere produit une synthèse de synthèses, un travail de troisième main globalement polémique mais en rien définitif et impossible à contredire, bref, il cherche à créer une forme de retour en arrière. Jusque là donc, le travail est au mieux à ranger dans l’essai de vulgarisation, pas dans la synthèse de travaux réellement personnels.
  3. Michel de Jaeghere ne cherche en fait pas du tout à verser pour la recherche son travail, il se contente d’écrire pour des lecteurs qui seront d’emblée convaincus.

Le grand problème des mots que de Jaeghere emploie, donc, c’est bien leur résonance contemporaine : immigration, réfugiés, entre autres, qui soulignent assez évidemment l’orientation rhétorique du propos, et c’est encore plus flagrant dans le dernier article qu’il commet.

Les radeaux danubiens, et un petit rail de Gibbon pour se lancer :

Nous ne sommes plus en août 410, mais en octobre 2015. Entre temps, la crise des réfugiés, ISIS, ça fait travailler la tête de Michel. Et comme un historien de garde s’illustre avant tout par sa capacité à raccrocher les wagons de l’anachronisme à la locomotive du délire historique, notre auteur-journaliste-passionné a fait le plein de charbon dans un article intitulé « Quand l’empire romain ouvrait ses frontières… ». 

Et ça commence fort, très fort :

ANALYSE – Rome a été confrontée, à la fin du IVe siècle, à un afflux de réfugiés fuyant la guerre. Ses intellectuels et sa classe politique y ont vu l’occasion d’habiller leurs calculs sous les apparences de la bienfaisance. Sans mesurer les conséquences pour l’équilibre du monde romain.

On y va encore une fois sans gants. Réfugiés. Intellectuels. Classe politique. Calculs. Bienfaisance. Traduisez : migrants, penseurs de gauche, politiques complices, calcul électoral, bienpensance et droit de l’hommisme. Félicitations, on retrouve en sous-main le vocabulaire classique de la droite, contre l’immigration, contre l’accueil de réfugiés de guerre, qui estime que la « gauche », soutenue par des intellectuels inconséquents, « trahit » la France pour en tirer un bénéfice politique, sous couvert d’humanisme. Ca fait gros rouge qui tâche, ça marche, ça agrippe le lecteur qui sent qu’il va recevoir une vraie leçon de l’histoire oubliée. Le problème c’est que le concept de réfugié n’existe pas vraiment dans le cas des migrations germaniques, que les « intellectuels » c’est assez vague pour l’Empire romain dans la mesure ou l’aristocratie ne différencie pas vraiment ses élites politiques et culturelles, qui se recoupent et forment un groupe social bien établi, par ailleurs de plus en plus distinct des élites militaires. La « classe politique » ne « décide » pas vraiment, c’est avant tout l’Empereur et son entourage qui gèrent la politique extérieure, dans une construction étatique qui n’a rien d’un état nation, qui est avant tout une agrégation de provinces, de cités, de diocèses, avec des niveaux administratifs différents, et des pouvoirs de gestions différents. En terme de calculs et de bienfaisance affichée a priori, on repassera : l’Empereur n’a plus vraiment le choix que de recruter et de fédérer des peuples germaniques, car son armée se délite et sa trésorerie est faible (et les bidouillages monétaires n’y font rien).

Michou attaque sur une citation de Gibbon, un auteur du XVIIIe s. dont les théories décatentistes, déclinistes, ont été fortement remises en question par les travaux de l’histoire critique, notamment ceux d’Henri Irénée-Marrou. Cependant la citation se pose là :

«Tant que les passions et les intérêts subsisteront parmi les hommes, écrit Edward Gibbon dans son formidable tableau du déclin et de la chute de l’Empire romain, les mêmes questions débattues dans les conseils de l’Antiquité relativement à la paix ou à la guerre, à la justice ou à la politique, se représenteront fréquemment dans les délibérations des conseils modernes; mais le plus habile ministre de l’Europe n’a jamais eu à considérer l’avantage ou le danger d’admettre ou de repousser une innombrable multitude de barbares contraints par la faim et par le désespoir à solliciter un établissement sur les terres d’une nation civilisée.»

Le choix n’est pas anodin : intérêts, ministre, Europe, multitude, faim, désespoir, nation civilisée. Le champ lexical laisse a dessein un flou énorme : le lecteur qui ne saurait pas qui est Gibbon pourrait croire à une déclaration actuelle et y souscrire sans le moindre filtre sémantique. Bref.

L’article se constitue surtout comme une digression sur Andrinople, la « trahison des Goths », en 378, après quelques images d’Epinal sur les barbares un peu idiots traversant le Danube en crue sur des radeaux (spoiler : globalement, le savoir technique du pont est maîtrisé à l’époque, il suffit de lier entre elles des coques sans mât et d’en faire un ponton. César le faisait, Trajan aussi, c’est pas THE truc impossible). En bref : l’Empereur a voulu domestiquer et calmer des étrangers révoltés et indisciplinés, il s’est fait pougner dans la boue, et le successeur ne réussit à rétablir l’ordre qu’après une mauvaise guerre et un traité qui laisse les Goths en armes (ce pour quoi précisément ils sont payés, mais bon, ça, c’est un détail hein). Ce que Michel oublie de préciser, c’est que si les Goths se retournent contre Valens, c’est car ce dernier leur a coupé les vivres vers 370, alors que ceux-ci sont fédérés, défendent l’Empire, et sont moins bien payés que les soldats romains. Les guerriers avaient alors protesté contre la faiblesse de leur rémunération, alliés à des soldats romains. C’est la famine considérable qui s’en suit qui déclenche leur mouvement vers le sud, Thémistius – dont Michou cite un autre passage – de préciser à l’époque que beaucoup de Goths sont alors esclaves domestiques en Mésie, ils servent même de tabourets vivants dans les rues. C’est chic la roman way pour les allocations familiales vous trouvez pas ? Sauf que les Goths, c’est comme les pavés, à force de marcher dessus on se les prend dans la gueule. Ah, pardon, c’est pas ça à la base. Personne ne s’étonnera donc que la famine les ait incité à cavaler face à l’arrivée des Huns, plutôt que de tenter de les contenir. Par ailleurs les « Goths » ne sont pas tous d’accord entre eux : certains refusent de collaborer avec Rome, d’autres acceptent. En bref, une mauvaise gestion des effectifs, une déconsidération assez patente pour des fédérés pourtant essentiels, ainsi que des mauvais choix politiques (dans un contexte postérieur à l’usurpation de Procope) sont à l’origine d’une sévère défaite. Qu’il se soit agit de Goths ou non n’y change pas grand chose : le même schéma a pu se produire par le passé dans le cadre d’usurpations du trône impérial par des romains, avec un combat entre troupes romaines. D’ailleurs, les Goths retrouvent leur statut de fédéré directement sous Théodose, successeur de Valens.

Alors, finalement, n’est-ce peut-être pas à force de chier sur ceux qui défendaient les frontières parce qu’ils étaient un peu crados que l’Empire politique de Rome et de Constantinople sur l’Occident s’est barré en sucette ? Faut y réfléchir Michel, parce que comme tu le dis : aucun empire n’est éternel, c’est admis, et difficilement contestable, mais pour expliquer ça les « penseurs » ouvertement orientés se contentent des coupables qui les arrangent.

En définitive, Michel de Jaeghere est une belle contrefaçon, l’emballage éditorial est bien fichu et on peut s’amuser à supposer que le dernier article du Figaro est le signe de mauvais chiffres de vente. Par ailleurs, quand on tape le titre de l’ouvrage dans google, on tombe assez vite sur le site de Bruno Gollnisch, Valeurs Actuelles, Restauration Nationale, le Salon Beige.

On ne vit que de son lectorat, après tout.

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Mélenchon, Assassin’s Creed, et la Révolution Française

Ca fait au bas mot 4 éternités que je n’ai pas pris la peine d’écrire sur le blog. Notamment parce que je n’ai que rarement le temps de me poser pour rédiger quoi que ce soit d’un peu intéressant pour moi (et donc peut-être pour vous). Et puis aussi parce que si j’ai envie de poster je le fais aussi sur le Huffpost. C’est donc tout naturellement qu’en pleine lecture de mon manuel « République, citoyenneté, et démocratie : 1789 – 1899 » pour l’agrégation, moment où j’ai donc le TEMPS (hum, non.), que j’ai choisi d’écrire sur la fulgurante polémique autour de AC Unity, critiqué par Mélenchon et Corbière, au sujet de laquelle tout le monde se sent de s’exprimer en ce pâle matin d’automne, dans un Paris écrasé sous une couche nuageuse dans laquelle… je ne vous raconte pas.

Armé de mon pyjama Avengers, de mes manuels et de mes cours d’agrégation, mais aussi d’un peu de méthodologie, refaisons la trame du problème, question par question, point par point.

Commençons par Alexis Corbière, professeur d’histoire de son état, et secrétaire national du Parti de Gauche. Honnêtement, son étiquette m’importe peu. Dans le récent post qu’il a commis sur son site-blog, ce dernier, remettant en bonne place l’idée que le jeu vidéo est un élément culturel qu’il ne faut pas dévaloriser (et c’est tout à son honneur), il souligne plusieurs éléments : le jeu vidéo peut transmettre des idées politiques (« un jeu vidéo peut-être aussi le vecteur pour transmettre des idées et des valeurs culturelles »). Cette transmission peut être plus efficace qu’un professeur d’histoire (« sans doute être  plus efficace que tous les cours d’histoire que propose l’Education nationale »).

Voilà pour les prémices, jusque là plutôt honnêtes : de nos jours, l’enseignement de l’histoire souffre dans le secondaire de fluctuation des programmes constante, de tout une série de contraintes liées au volume horaire, rendant souvent la matière inaccessible voire complètement rejetée par les jeunes. J’ai moi même souffert de ce point avant d’en faire mes études, mais c’est un autre point ; de fait, le jeu vidéo, qui rappelons le est une industrie culturelle qui génère plus d’argent que le cinéma, fait recette sur 2 terrains : la mise en scène des individus et des sociétés, et le récit d’événements scénarisés. Les jeux vidéos à vocation et/ou cadre historiques sont légions depuis que le jeu existe. Nombreux sont ceux de ma génération qui ont pu parcourir les steppes d’Asie avec Genghis Khan dans Age Of Empires II, qui ont pu assiéger Jérusalem dans Medieval Total War, j’en passe et des meilleures : les licences de jeux qui capitalisent sur l’histoire comme cadre ou comme source de gameplay (ce sont deux choses différentes) sont nombreuses et font recette sur plusieurs types de jeux (FPS, RTS, RPG, etc.).

De ces prémices, Alexis Corbière conclut cependant :

« le joueur peu averti en tirera la conclusion que la Révolution Française fut finalement une monstruosité, un bain de sang incompréhensible »

Ce à quoi il faut répondre par 2 bouts :

1/ Le joueur peu averti se moquera globalement de l’enseignement historique véhiculé par un jeu vidéo. Il ne se demandera même pas si c’est vrai. De fait, il n’utilisera probablement jamais ce « savoir erroné » dans un raisonnement construit. C’est un pari de ma part, peut être un peu cynique, mais il est à mon sens au plus près de ce qui cause l’échec de l’enseignement de l’histoire dans le secondaire dénoncé précédemment par l’auteur de l’article : l’histoire n’intéresse pas, et le fait de la romancer ne rend pas intéressante l’histoire, elle permet juste d’habiller le cadre d’un gameplay qui seul va intéresser le joueur « peu averti » (encore qu’on pourrait tout aussi bien s’interroger sur la catégorie sociale définie dans ces deux termes par A. Corbière). Les jeunes sont majoritairement dépolitisés, la Révolution Française n’est que peu enseignée (même à l’université, ou elle a parfois disparu (!) des programmes de L1 d’histoire moderne, comme à Paris 1). Je me demande donc sincèrement comment un jeune de 16, 17, 18, ou 20 ans qui n’étudie pas précisément l’histoire dans ses études, va sérieusement se poser la question du conflit historiographique entre l’idéologie montagnarde et la construction de l’image de la terreur par les thermidoriens qui construisent le directoire en 1795.

2/ Est-il nécessaire de confondre le moyen et la fin du cadre d’un jeu vidéo ? Probablement pas. Si Alexis Corbière admet n’avoir aucun gout pour les Assassin’s Creed, de fait, on le croit volontiers : sa position révèle essentiellement qu’il ne semble pas connaître le principe de la série, et ses arrangements fréquents avec la réalité historique. Point de levée de boucliers à l’époque de l’épisode sur les Croisades (le premier), de même pour le second sur la Renaissance, de même encore sur le 3ème opus et ses extensions ou George Washington devient Roi des Amériques (sic.). Il faut s’y faire et se rendre à l’évidence : le moyen historique employé par Assassin’s Creed n’est qu’un cadre à un scénario qui convoque des forces parfois magiques, tantôt relevant de la science-fiction pure (les fragments d’Eden à récolter pour faire appel au pouvoir de divinités anciennes éteintes il y a des centaines de milliers d’années ?!), et le moyen qu’est la Révolution Française de donner un cadre à ce jeu n’est pas une fin didactique particulière pour les créateurs du jeu, à qui on peut reprocher bien d’autres choses en restant dans une apparence objective de réalité.

De fait, la bande annonce ne dit jamais que la Révolution aurait du être évitée. Et c’est un premier point vers lequel Alexis Corbière extrapole lourdement de ce qu’il voit dans le trailer (au demeurant, j’ai trouvé le trailer assez moche graphiquement, mais ça me regarde et ça n’a rien à voir avec la choucroute). Son accusation suivante est telle qu’elle propose de voir ce jeu comme « une propagande pour laquelle toute Révolution débouche sur des monstruosités ». S’agit-il de dire que les Révolutions ne mènent pas à des monstruosités ? C’est problématique, parce que concrètement, le principe même de Révolution suggère :

1/ Un renversement non légaliste de l’ordre établi

2/ La conquête des instruments et des formes du pouvoir par la force si nécessaire

3/ Le bannissement géographique ou l’élimination physique ou politique des contradicteurs de la force révolutionnaire venue du peuple et de sa représentation.

De fait monsieur Corbière, il n’y a pas de complexe à avoir dans le fait de dire qu’une Révolution peut (voire, doit) être violente. La République dans laquelle nous vivons est majoritairement légaliste, elle considère que le débordement de violence ne constitue plus un vecteur d’expression populaire et de volonté de la nation, mais n’est que la manifestation de l’inéducation d’un peuple violent. Cette théorie est d’ailleurs celle qui précisément motivait les Thermidoriens (i.e : ceux qui ont éliminé le CSP, le CSG, la Montagne, et Robespierre en tête – sans mauvais jeu de mot) à surtout refouler la volonté populaire après juillet 1794, en dissolvant progressivement les sections parisiennes et les clubs, en fermant certains titres de presse populaire, en limitant les possibilités de mouvement de la Garde Nationale qui servait jusque là les débordement populaires. Ce qui fonde l’action thermidorienne dans la construction du Directoire, c’est l’idée que le peuple s’est trop longtemps exprimé par la violence, que cette violence déstabilise l’Etat et ne permet pas « d’achever » une révolution qui a bouleversé énormément de choses. Je ne prétends en rien à donner une leçon que vous connaissez en fait probablement.

Je pense que vous péchez par contre par contradiction politique, puisque votre parti, par le Front de Gauche, propose une « Révolution citoyenne » depuis 2010, révolution qui se voudrait uniquement constitutionnelle et non violente, par le biais des urnes. Comment ne pas constater votre contradiction quand en affirmant que le jeu propage une idée négative de la Révolution, vous niez en fait certains aspects réels de celle-ci ? Car oui, la Révolution Française a été violente, elle a tué, parfois de manière monstrueuse, non seulement des puissants, mais aussi des communs, des civils, des militaires, des citoyens, des femmes, des esclaves, des étrangers, des membres du clergé, par la loi des suspects ou d’autres dispositifs pré-terreur ou précisément terroristes organisés par les Comités et par le clan Robespierriste, mais surtout mis en oeuvre par les envoyés en mission qui – faut-il le rappeler – ont pour la plupart été rappelés à l’ordre ou rappelés tout court par Robespierre pour rendre compte des exactions commises. En quoi la violence d’une révolution entacherait-elle totalement le cœur de ce qui a fondé cette Révolution ? Le déchaînement de la violence révolutionnaire est un symptôme consécutif de la structure de l’information politique et du corps civique durant la décennie 1789 – 1799. Elle est définie par des événements et une chronologie suffisamment fine et étudiée pour ne plus faire de doutes. Par ailleurs, la réhabilitation idéelle de Robespierre n’est pas excessivement difficile à faire. Le fait est que de nos jours, si beaucoup d’historiens reconnaissent la vertu du modèle robespierriste en terme de constitutions et d’obsession de la vertu, c’est la radicalisation du contexte contre-révolutionnaire et militaire qui a entraîné le gouvernement des comités à inscrire la Terreur à l’ordre du jour et à suspendre la constitution de 1793 le temps d’apaiser la Nation. Cela ne fait pas d’Assassin’s Creed un jeu thermidorien ou contre-révolutionnaire. Cela fait d’Assassin’s Creed un jeu dont le scénario contourne largement la réalité et ne prétend pas dans ses fins confondre son moyen, ce que tout « gamer » habitué à des univers fantastiques et diversifiés saura comprendre, avec l’intelligence dont – je crois – une partie de la jeunesse de notre pays est encore dotée. (le doute est permis)

Passons à M. Jean-Luc Mélenchon. Inutile de faire son CV. Il déclare, en gros et en détail les choses suivantes :

1/ » Si l’on continue comme ça, il ne restera plus aucune identité commune possible aux Français à part la religion et la couleur de peau »

2/ « Non, mais dès qu’on parle de révolution, on veut transformer ça en bain de sang, faire croire que la révolution est uniquement un moment de violence, que c’est la brutalité qui surplombe le tout »

3/ « C’est de la propagande contre le peuple. Le peuple, c’est des barbares, des sauvages sanguinaires. Et celui qui est notre libérateur à un moment de la Révolution Robespierre est présenté comme un monstre. On dénigre pour dénigrer ce qui nous rassemble, nous les Français. C’est une relecture de l’histoire en faveur des perdants et pour discréditer la République une et indivisible« .

La première citation est la plus polémique, notamment car elle peut avoir 3 lectures différentes avec des implications là aussi complexes :

– soit Mélenchon dit ici que déconstruire la révolution comme fait positif dans les médias de masse (jeux inclus) et dans la vision politique des jeunes procède d’un programme politique instrumentalisé par une « sphère de droite », un ventre mou libéral incluant en vrac Ubisoft, et que ce programme est fait pour faire en sorte que les Français ne s’identifient plus à rien SAUF à leur couleur de peau et à leur religion, ce qui serait l’accomplissement du rêve identitaire, et l’amorce d’une politique d’enfermement culturel. En ce sens, sa remarque pourrait être pertinente et même très fondée si la « fin » du jeu se confondait avec ses moyens, comme précédemment expliqué.

– soit Mélenchon dit ici que de manière générale, révolution, religion et couleur de peau fondent l’identité française, et que ce jeu déconstruisant un des trois éléments, il ne resterait que les deux autres. C’est probablement donner une portée exceptionnelle à un jeu. C’est probablement aussi limiter l’identité française à deux catégories extrêmement limitées, si tant est qu’il existe une telle définition possible de l’identité française.

– soit Mélenchon est définitivement très avancé dans la critique du whitewashing et considère qu’Assassin’s Creed Unity, non content d’être déjà un jeu qui fossoie l’idée positive de la révolution, suggère que la révolution n’a concerné que les blancs et les chrétiens romains. Ce dont je ne m’étonnerais pas par ailleurs : le débat sur l’absence de femmes dans le jeu, alors qu’elles jouent un grand rôle dans la vie révolutionnaire en a dit déjà beaucoup sur la question. Assassin’s Creed serait-il donc – selon cette troisième lecture du propos de Mélenchon – un jeu qui gomme les réalités non-blanches, non-chrétiennes de la révolution, et présenterait cette dernière, et notamment l’épisode de la terreur comme un moment fort d’anti-christianisme pendant lequel les croyants et la foi ont souffert ? Peut-être. La Révolution Française a été, il faut le rappeler, le moment d’un immense débat sur le rôle de l’Eglise dans la gestion de l’Etat et dans la nature du pouvoir, mais aussi un moment de débat sur la liberté de culte et de conscience, et un moment de débat sur la citoyenneté y compris pour les non-chrétiens (juifs, protestants), et les non-blancs (« indigènes », libres de couleurs, mulâtres, etc.). Faut-il aussi rappeler l’épisode de Saint Domingue et l’aventure de Toussaint l’Ouverture ?

En bref, il faudrait que Mélenchon explicite vraiment cette phrase, qui comme je le souligne – mais je peux me tromper – peut se lire de nombreuses façons différentes avec une ramification de polémiques d’autant plus complexe.

Pour la deuxième citation, Mélenchon a globalement raison : les médias mainstream présentent globalement, de nos jours, par les quelques émissions vulgarisatrices, une vision violente de la révolution, qui aurait pu « se faire plus calmement », dans laquelle on présente Louis XVI comme le roi débonnaire là au mauvais endroit au mauvais moment, face au peuple violent [etc.]. Il suffit de voir comment par exemple opèrent fréquemment ce que Christophe Naudin et Nicolas Offenstadt appellent les « historiens de garde » au sujet de ce point. Qu’il s’agisse de Stéphane Bern, de Lorànt Deutsch, ou d’autres plus radicaux et moins fréquentables, l’idéologie contre-révolutionnaire, constamment réactivée par l’idée que la démocratie est trop faible, et par le souvenir Vichyste comme dernier soubresaut de la contre-révolution, tend à grandir les aspects positifs d’une monarchie qui aurait pu être constitutionnelle et pacifique, contre les aspects négatifs d’un peuple qui a tué son propre roi.

Pour la dernière citation, Mélenchon est globalement cohérent avec la précédente, il dénonce ici aussi le coeur du constat contre-révolutionnaire et présente ce que j’évoquais précédemment au sujet de la vision thermidorienne de la terreur, qui a marqué et marque durablement notre propre vision de cet épisode de la Révolution. Et cette dernière citation explicite peut être finalement la première : dénigrer la révolution et la république qui en est issue, n’est ce pas au fond dénigrer la conception de la citoyenneté qui en a découlée, et la démocratie qui s’en suit par la volonté du peuple ? Elle est peut-être là, finalement, l’angoisse de Mélenchon et de Corbière face à ce jeu : en faire un avatar d’une pensée réactionnaire consciente et mise en oeuvre sciemment.

Heureusement et malheureusement, les « gamers » (et les gens en général) sont assez futés pour ne pas y croire et/ou trop incultes pour y faire le tri et en retirer un enseignement politisable au quotidien.

Voilà.

Maintenant, je voulais répondre à une question j’ai vue passer dans ma TL twitter pour mettre au clair certains points, notamment liés à la première citation de Mélenchon.

La Révolution est-elle un facteur d’identification en tant que français ? Oui. Fondamentalement, la Révolution a crée énormément de chose pour définir – et donc exclure par extension – ce qui est de ce qui n’est pas français puisque la Révolution crée la citoyenneté (=/= sujétion), par toutes ses constitutions, avec les distinctions qu’on connait à cette citoyenneté (active, passive, électeurs, éligibles, censitaire, capacitaire etc.). Elle est un point de rupture historique à l’échelle de l’Europe puisqu’elle déclenche des conflits jusqu’en Russie. Elle est un point de rupture politique puisque pour la première fois elle met le roi face à la Nation et non le roi comme consubstantiel à celle-ci. Etre français en 2014 c’est l’être car la révolution a crée la souveraineté nationale par son assemblée, et qu’elle a jeté les bases d’une idée de citoyenneté, parfois restreinte, parfois très large (la constitution de 1793 étant la plus généreuse sur ce point). La Révolution a introduit le suffrage électoral, universel ou non selon les moments. La Révolution a introduit la participation du peuple à l’établissement de la loi (par lui même ou par ses représentants). La Révolution a produit intellectuellement et politiquement des outils qui quotidiennement balisent notre paysage culturel de « français » comme il a pu baliser le paysage politiques d’autres sociétés. Ca ne veut rien dire en termes d’ethnies et de « peuple » au sens ethno-historique. Le fait que la Révolution fasse partie d’une identité ne veut pas dire qu’il n’existe qu’une forme d’identité française qui rejetterait la diversité, il ne faut pas confondre enjeux modernes et enjeux passés. La Révolution est un invariant qui s’inscrit sur votre quotidien par la devise, le drapeau, et un tas d’autres éléments physiques, politiques et intellectuels, bien sûr enrichis et superposés à ce qu’il s’est passé entre nous et la révolution, mais il existe autant de variations qui constituent votre identité en tant que personne. C’est un élément constitutif de l’identité, qu’on soit pro ou contre-révolutionnaire en 2014. Indéniablement.