La troisième bataille d’Alésia

Bon.

Vous le savez tous, j’ai mes marottes, mes obsessions, mes lubies. Dans le long inventaire de celles-ci, on trouve Lorànt Deutsch et les pseudo-historiens en général, et aussi le « débat » sur la bataille d’Alésia et sa localisation. Vous allez me dire « qu’est-ce que je peux bien en avoir à foutre de cette question ? », et vous avez raison. Qu’est-ce que vous pouvez bien en avoir à foutre ? Et bien, c’est peut-être difficile à imaginer mais ce cas est un cas parmi d’autres de la nuisance que peuvent produire les médias grands publics sur le savoir commun, la diffusion de celui-ci, polluant ainsi les artisans sincères de la vulgarisation scientifique et leur audience. Autre élément notoire quand on s’intéresse aux usages politiques de l’histoire : au coeur de ce débat, il y a de subtils points d’achoppement avec le débat sur le roman national. Déconstruire le mythe des contre-Alésiae est donc aussi une oeuvre de neutralisation politique du récit historique trop souvent utilisé et usé par les discours politiciens. Vous vous êtes donc toujours / parfois / jamais demandé pourquoi est-ce qu’on faisait tout un flan autour de la localisation d’Alésia (jusque dans Astérix hein) ? Essai de réponse dans ce billet, qui sera une sorte d’exercice de méthode.

A l’été 2016, pour occuper mes dernières soirées en Italie où j’étais pour étudier du matériel, j’ai décidé de faire un peu de ménage sur Wikipédia. Pourquoi 1) faire du ménage ? 2) sur Wikipédia ?

Premièrement faire du ménage, ça veut simplement dire : supprimer du contenu non-encyclopédique, qui ne respecte ni la neutralité du point de vue, ni l’absence de ton promotionnel requis par Wiki, ni le sourçage secondaire des informations, ni le refus du « Point Of View Pushing » (POV-P ; POV pushing, etc.). Wikipédia a des règles bien précises de collaboration et quand elles ne sont pas respectées, ça devient vite le bordel. Et surtout, cela corrompt le projet et la qualité de son contenu de manière inadmissible.

Sur Wikipédia pourquoi ? Parce que l’essentiel des théoriciens du complot sur Alésia, des partisans des alter-Alésiae (dans le Jura notamment), officient non pas dans des revues à comité de lecture ou dans des publications scientifiques reconnues, mais dans des blogs obscurs produits par des associations faisant la promotion d’autres sites et sur Wikipédia en récupérant le contenu desdits blogs pour les copier-coller sur l’encyclopédie pour donner une pseudo-apparence de scientificité à tout ça. Bref, des charlatans et des charlatans qui mettent sur un pied d’égalité, sans hiérarchie aucune de l’information scientifique, des fouilles menées depuis 150 ans à Alise Sainte Reine avec des sites théoriques étant au choix complètement fantaisistes, « potentiels » mais vérifiés comme faux, ou tout simplement en partie fouillés mais incomparables avec la somme des arguments et des découvertes faites à Alise Sainte Reine. En bref, la plupart des partisans de ces autres Alésia font tantôt semblant d’ignorer le dossier documentaire, tantôt semblant d’ignorer la méthode historique moderne. Parfois, même, ils en viennent à ériger leur démarche comme archétype d’une méthode novatrice censée infirmer l’identification qu’ils appellent « officielle », alors qu’ils ne font que procéder comme de vagues érudits du XVIIIe siècle.

Un bref résumé du problème s’impose donc : je vais essayer de rassembler ici, sans avoir la prétention d’atteindre le niveau de publications plus complètes, les tenants et aboutissants du sujet, l’histoire de celui-ci, et surtout, l’état des données scientifiques. Ce billet de blog est à charge, il ne s’en cache pas, mais il sera globalement étayé, ce qui a le mérite d’être déjà mieux que la plupart des théoriciens « anti-Alise ».

Jingle.

La bataille d’Alésia fait partie de ces événements marquants dans l’histoire antique et elle a fortement imprimé sa marque sur l’historiographie nationale française, surtout – forcément – à partir du XIXe siècle, époque durant laquelle émergent en vrac le nationalisme, le roman national, la recherche des origines de la nation, etc. Pour la section « histoire de l’histoire », se référer à *plein de gens* qui ont écrit sur ça.

Cet affrontement, gigantesque, marque classiquement la fin de l’époque de l’indépendance de « la Gaule » (en réalité, des peuples celtiques contenus dans les frontières dessinées par le territoire capturé par César) et entérine le contrôle romain d’une région qui était cependant fortement empreinte de la marque de Rome depuis plus d’un demi-siècle : en effet, les défaites celtiques des années 120 avant notre ère avaient porté un coup dur aux « Gaulois », marquant la conquête du sud de la France (devenue Gaule Transalpine puis Gaule Narbonnaise) ; une part non négligeable des peuples celtiques était donc rentrée dans l’orbite de Rome, par des traités de paix, d’alliance militaire, voire des relations de clientèles.

Cette bataille, marquant la défaite des coalisés de Vercingétorix, fut donc au XIXe siècle au cœur des problématiques de définition de l’identité nationale et de recherche des origines de la nation française. On faisait ainsi de Vercingétorix le « premier des Français » et de ses troupes la première trace de la nation assemblée pour son indépendance. Badaboum, ça commençait cependant plutôt mal avec une grosse peignée des familles, une défaite écrasante malgré une supériorité numérique presque surréaliste. Ladite grosse peignée consiste en effet en un siège monumental, mettant aux prises, le long de plus de 50km de fortifications, près de 400 000 hommes. Autant dire : un sacré bordel, du type de ceux qu’on ne retrouve pas à tous les coins de rue, du type de ceux qui laissent des traces dans le sol difficilement équivoques. Les « débats » qui ont alors émergé autour de ce siège historique ont très vite essentiellement porté sur la question de la localisation du lieu de la bataille, et donc sur la question de la localisation de l’oppidum d’Alésia, « oppidum » (= site fortifié de hauteur) des Mandubiens.

Je vous le dis de but en blanc, sans détour et sans chichi : ce débat est en réalité clos pour l’immense majorité de la communauté scientifique française – non seulement – mais aussi internationale. Non pas qu’il s’agisse d’une question de démocratie scientifique et que majorité fait loin, non. Il s’agit simplement de définir ce qu’est une science et l’histoire et l’archéologie en sont deux : elles sont fondées sur la falsifiabilité popperienne, la vérifiabilité, les outils, méthodes et données récoltées permettant ensemble d’examiner les traces et d’en fournir une interprétation proportionnée à l’importance relative de chacune d’entre elles, de confronter ses résultats à une communauté examinant sur pièce les mêmes documents, citant la bibliographie et produisant clairement les modalités d’établissement de son travail, qu’il relève de l’ecdotique, de la fouille stratigraphique, de l’archivistique, ou de tout autre procédé d’obtention et d’analyse documentaire. Ce débat sur Alésia était en passe d’être fermé depuis un bon siècle, mais fut définitivement fermé par des fouilles franco-allemandes sur le site d’Alise Sainte Reine dans les années 1990, qui ont produit plusieurs certitudes : l’intégralité des travaux de fouilles menées dans les années 1860 ont bien mis au jour la trace de travaux de sièges de l’époque césarienne, ils sont bien contemporains de la Guerre des Gaules, ils ont bien impliqué des Celtes de toute la Gaule et des Germains et se sont déroulés sur une vaste zone entourant le Mont Auxois, et la publication des fouilles menées il y a un peu plus de 20 ans est accessible à tous. J’y reviendrai.

Pour autant, depuis les années 60, un petit groupe d’irréductibles s’obstine à affirmer haut et fort qu’Alésia n’est pas où elle est, mais bien tout à fait ailleurs, ceux-là, disciples d’un archiviste un peu auto-proclamé archéologue nommé André Berthier, avancent qu’il n’y a rien à Alise Sainte Reine qui permette de conclure et qu’en fait tout est dans le Jura, sur le site de Chaux-des-Crotenay (pour ne citer que le plus tristement célèbre). Qui sont-ils ? Quels sont leurs réseaux ? Leurs arguments ? Pourquoi tout ça ? Nous y reviendrons.

L’histoire du bordel, quand même :

Avant le XIXe siècle, personne ne débat vraiment de la localisation d’Alésia à Alise : dès le IXe siècle de notre ère, aux alentours de 865, un moine, Héri de Saint-Germain d’Auxerre, dans son récit portant sur la translation des reliques de Sainte Reine d’Alise jusqu’à Flavigny fait explicitement le lien entre Alise et le siège mené par César. La figure de Sainte Reine témoignerait selon lui d’une tradition hagiographique locale qui remonterait au Ve siècle, à l’époque où le nom du lieu semble avoir été – y’a pas de secrets – Pagus Alisienses, le « ~pays~ des Alisiens ». La traduction du mot Pagus a toujours été compliquée si je ne m’abuse, elle correspond à une réalité juridique difficilement définie, ça semble en tout cas avoir été une forme de fraction territoriale au sein des civitates (les cités) du monde romain d’occident, quand on se penche sur l’histoire des territoires des Lingons et des Eduens, aux frontières desquels se trouve Alise, on constate en fait que les Mandubiens n’ont jamais obtenu le droit de cité au sein de la province, peut-être pour sanctionner le fait qu’ils avaient accueilli l’armée de Vercingétorix : Alésia est toujours restée une subdivision au sein d’une autre cité gallo-romaine, sans autonomie pleine au niveau de la gestion locale des affaires et ayant ainsi conservé le gentilé des occupants de l’oppidum devenu ensuite agglomération romaine aux nombreux sanctuaires connus et fouillés depuis plus d’un siècle.

Héri, qui n’était pas con, était un élève de Loup de Ferrières, abbé, érudit, donc pas con non plus, qui avait redécouvert une copie transmise par le temps du texte de la Guerre des Gaules de César. Traditions locales et érudition antique ont donc convergé dans ce brillant neuvième siècle de « renaissance carolingienne » comme on l’appelait parfois. C’est précisément cette survivance qui mit la puce à l’oreille des fouilleurs au XIXe siècle, mais ils n’étaient pas les premiers : au XIVe siècle, l’érudit Florentin Giovanni Villani décrivait dans sa chronique du siège de Montecatini les « ouvrages et l’enceinte des fossés et des chevaux de frise dont on lit que Jules César les a faits au castel d’Alise en Bourgogne, et dont on voit encore l’enceinte […] ». Dès la renaissance, dans les toutes premières éditions imprimées du texte latin de César, on ajoute fréquemment à l’oeuvre des cartes de la Gaule. Sur la plupart d’entre elles, le territoire des Mandubiens est localisé et indiqué comme étant celui de l’Auxois, aux confins du territoire des Lingons et des Eduens. Les rares exceptions de l’époque sont souvent fantaisistes, comme l’est la carte de Jean-Pierre des Ours de Mandajors, qui situe Alésia à Alès dans le Languedoc sur la base de la ressemblance phonétique entre les deux noms de lieux.

Si les premiers relevés topographiques du site ont lieu en 1755, les premières fouilles ont lieu en 1784 : Pierre Laureau, écuyer du comte d’Artois, effectue des fouilles au Mont Auxois à Alise Sainte Reine. Il met au jour des monnaies, nombreuses, et des inscriptions. En 1839, coup de pot, une inscription sort. Cette dernière (Corpus Inscriptionum Latinarum, XIII, 2880) mentionne « In Alisiia » en fin de texte. A Alésia.

Le débat linguistique s’est ouvert pour savoir si le radical Alis– était courant ou pas, ce qu’il voulait dire ou pas, mais en tout état de cause, cette fois, la toge cède devant la pioche : une inscription en pierre voyage mal, surtout quand elle est censée être lue à l’endroit où elle a été installée pour être vue, parce que son texte fait sens avec le lieu, ici, un sanctuaire à une divinité Ucuetis, vénérée par une corporation d’artisans métallurgistes. L’hypothèse d’Alaise, village voisin dont le nom est très proche d’Alise, est rapidement abandonnée : malgré la proximité toponymique, il n’y a rien de daté de la fin de la République romaine / la Tène finale, il y a surtout des trucs de l’âge du Bronze. Bref.

La première grande phase de recherches systématiques (et non ponctuelles) commence sous Napoléon III. A l’époque, en parallèle des fouilles à Alaise, on trouve de même à Alise un dépôt d’armes de l’âge du Bronze. A l’époque la typo-chronologie du mobilier est cependant floue et incite – erreur finalement productive – à fouiller à Alise Sainte Reine, sur le Mont Auxois, dès 1861. C’est Félix de Saulcy qui dirige les premières campagnes en tant que responsable de la « Commission de la topographie des Gaules » mise en place par l’empereur. Elles sont ensuite placées l’année suivant sous la direction du baron Eugène Stoffel. Malheureusement à l’époque, on ne fait pas publier en détail les fouilles et il fallut attendre les années 1990 et les travaux de l’équipe franco-allemande dirigée par Michel Reddé pour que les archives redécouvertes dans les années 1950 soit exploitées d’une part et que l’implantation des tranchées de sondage napoléoniennes soient retrouvées, refouillées et poursuivies. On comprend alors que ces dernières avaient de fait bel et bien intercepté d’immenses structures de circonvallation et de contrevallation autour du Mont Auxois (on parle de plusieurs dizaines de kilomètres de structures d’enfermement hein, pas juste la petite bicoque au fond des bois), attestant avec certitude la présence d’un siège considérable à l’époque césarienne. Les photographies aériennes alors effectuées sur le site d’Alise par René Goguey montrent clairement l’emplacement des fouilles napoléoniennes et les fossés de siège interceptés, dont la marque se voit encore dans les champs (je vous invite à taper dans google « prospection aérienne archéologie » vous verrez c’est magique ce qu’on peut faire quand les plants sont mûrs à la fin de l’été juste avant les moissons et en lumière rasante).

Une petite idée : en haut la photo aérienne (prise par René Goguey, 25 juin 1990) montrant sous la végétation des structures en creux ayant modifié la microtopographie et de fait la phytographie (façon dont poussent les plantes du fait de facteurs d’humidités et de nutrition différents), en bas, le tracé repassé (rapidement, j’ai pas que ça à faire) des fossés du camp présumé de Titus Labiénus (on l’appelle ainsi car on a trouvé en y fouillant une balle de fronde en plomb inscrite de son nom « T. LAB »), un des lieutenants de César.

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Revenons au XIXe donc : la commission des fouilles effectue entre 1861 et 1865 pas moins de 282 « coupes » (i.e : des tranchées transversales interceptant les fossés dans leur largeur pour en obtenir le profil et la stratigraphie de comblement), surtout dans la plaine des Laumes et vers le lieu-dit Réa. Des plans sont réalisés, des planches sont éditées. L’objectif des fouilles se précise : déterminer le plan général des contrevallations, retrouver les camps des légions, et rechercher les dispositifs de défense. Pour préciser le vocabulaire : lorsque César assiège Alésia, il ne se contente pas de planter des tentes dans la plaine et « yolo on attend que ça se passe ».

César est un fin connaisseur de l’art du siège, de la poliorcétique, ça fait un petit paquet d’années qu’il fait la guerre dans la région et qu’il assiège places fortes sur places fortes avec ses légions désormais bien expérimentées et rompues à l’exercice. Au Mont Auxois, il sait que plusieurs dizaines de milliers de celtes sont réfugiés derrière un épais rempart (un « murus gallicus » pour être précis, type de fortification prisé par les Celtes et que César décrit in extenso dans son ouvrage), impénétrable au bélier, posé sur une hauteur et donc bien défendue. Il enferme donc l’oppidum par une double ligne : la première regarde l’oppidum, avec des grands fossés, des « trous de loups » et divers éléments destinés à briser les charges d’infanterie et de cavalerie, c’est la contrevallation. L’autre, à quelque distance plus loin, regarde vers l’extérieur. Pourquoi ? Car César sait pertinemment que Vercingétorix ne va pas se laisser enfermer comme un pigeon et qu’une armée de secours finirait bien par arriver. Il double donc son dispositif en créant un couloir de sécurité pour établir son siège, c’est la circonvallation, avec à des endroits stratégiques, des camps pour parquer ses légions et sa cavalerie. Bilan des courses : une fortification regarde Alésia. Une autre regarde à l’opposé. Les deux forment un couloir pour la circulation des troupes qui sont aussi retranchées dans des camps reliés par le système d’encerclement. Autre bilan : César fait bâtir ici plus de 35km de fortifications pour étrangler les assiégés et protéger ses troupes qu’il sait en infériorité.

Voilà à peu près (ce n’est pas le plan archéologique au centimètre près mais il est facile à regarder) comment ça se situe à partir des fouilles réalisées à Alise :

Planimétrie reconstituée du siège d’Alésia à partir des fouilles du Mont Auxois.

De plus, la commission des fouilles s’intéresse aussi au système défensif des assiégés : ils mettent au jour des parties de l’enceinte gauloise et des puits. Les fouilles sont interrompues par les guerres de la fin du régime impérial (défaite de Sedan, tout ça tout ça), et ne reprennent que plus tard, début XXe siècle. Dès 1905, Emile Espérandieu débute ses fouilles régulières sur l’oppidum d’Alise. D’abord limitées, il intensifie les fouilles progressivement. A l’époque il pense pouvoir identifier plusieurs destructions du site, dont une sous César et d’autres postérieures. En réalité, de bonne foi, Espérandieu fait face à une situation stratigraphique qu’il comprend mal, et les fouilles de la fin du XXe siècle et les travaux de Joël le Gall démontreront qu’il n’en était rien, et qu’Espérandieu, avec les moyens de son temps, avait mal compris le phasage du site. En 1908, Jules Toutain reprend le bébé jusqu’en 1958. A cette période là, c’est surtout la ville gallo-romaine, postérieure au siège, qui est exhumée, attestant de la présence d’un théâtre, d’un espace public ressemblant à un forum et à une basilique civile, d’édifices de cultes, d’ateliers métallurgiques, et d’une ville romaine à plein titre. La thèse d’Alaise est à l’époque définitivement réfutée. A la même époque, à la fin des années 1950, Jean-Baptiste Colbert de Beaulieu démontre que les monnaies découvertes à Alise et contemporaines du siège de César sont 1) authentiques, ne pouvant avoir été déplacées et arrangées pour « correspondre » à un assemblage idéal pour falsifier le site, au regard des connaissances en numismatique qui étaient établies sous Napoleon III 2) qu’elles contiennent notamment en leur sein des émissions monétaires de crises, dites monnaies obsidionales, monnaies coulées à la hâte, monnaies de laiton ou d’orichalque frappées avec des coins servant d’ordinaire à frapper des monnaies d’or servant à remplacer temporairement une émission de métal précieux en guise de contremarque pour un paiement ultérieur. Alise est donc le seul endroit en dehors du territoire Arverne à documenter la présence de monnaies de Vercingétorix, qui plus est des émissions particulièrement liées à une situation disons… tendue. La sortie des archives de fouilles du Second Empire enfonce le clou : malgré l’époque, elles s’avèrent minutieuses, bien menées et surtout révèlent des résultats pour le moins manifestes. C’est Joël le Gall encore qui publie en 1974 les fameuses tessères (jetons de plomb) portant le nom des Alisienses, habitants d’Alésia.

Entre temps, un archiviste paléographe – André Berthier donc – en poste en Algérie française entend démontrer que, depuis les origines, tout le monde se trompe. Retraduisant César (à sa sauce), il considère qu’il faut suivre le texte au pied de la lettre en tout point, et qu’Alise ne correspond pas à la description d’Alésia. Il dresse donc un modèle théorique, une vision standardisée de ce que devrait être Alésia, qu’il résumera dans les années 80 en « 40 points » (un peu comme les 14 points de Wilson mais en plus nul et en plus long). Son modèle, son portrait-robot pour reprendre le nom qu’il lui avait donné, invaliderait Alise. En réalité, cette méthode hypothético-déductive relève des problèmes de méthodologie évoqués en introduction : le texte ne dit pas tout, d’une part, d’autre part, il dit parfois volontairement autre chose, ou mieux, il dit parfois des choses dans un but spécifique, que l’archéologie peut tendre à prouver comme étant une déformation. Cette méthode présente un grand problème méthodologique : au-delà de se baser seulement sur une traduction forcée et volontairement biaisée du texte césarien, elle produit 300 sites correspondant aux critères topographiques de Berthier. C’est dire déjà le flou dont fait preuve ce bon vieux Jules dans ses propres écrits. Mais on y reviendra. Berthier au moment de ses premiers « travaux » sur Alésia n’a encore jamais foutu un pied sur le site, puisqu’il est en Algérie jusqu’à l’indépendance en 1962. Qu’à cela ne tienne à son retour en France il se procure des cartes militaires, et parcourt un peu le territoire à l’œil, et désigne le site de Chaux des Crotenay / Syam comme étant l’élu, le Graal. Berthier, pas archéologue pour deux sous, demande quand même des permis de fouilles aux Antiquités Nationales : on lui refuse systématiquement, pour une raison simple : son équipe et son projet n’ont absolument pas les compétences nécessaires pour mener à bien une campagne de fouilles archéologiques sérieuse, scientifiquement fiable, et surtout qui serait suivie d’études spécialistes et de publications honnêtes. Vexé comme un pou, il crie au complot, et s’en va chouiner dans les jupons d’André Malraux qui cède à l’ancien fonctionnaire d’Algérie, et lui fait autoriser quelques campagnes de « sondages » (fouilles en tranchées destinées à intercepter des vestiges de manière transversale, en gros). Je vais le dire vite parce que ça fait du bien : Berthier a « fouillé » jusqu’en 1972, n’a jamais été fichu de produire un rapport de fouilles décent, il a probablement plus endommagé le site qu’autre chose, n’a jamais rien compris à la stratigraphie, ses relevés sont des visions de l’esprit assez cocasses, ce dernier voyant dans des grosses pierres aux formations naturelles des « menhirs zoomorphes », incapable de différencier des édifices médiévaux d’édifices de l’époque républicaine romaine, faisant passer 3 clous de sandales de légionnaires pour la preuve de la présence de plusieurs dizaines de milliers de guerriers (je n’invente rien), incapable d’employer un vocabulaire archéologique adapté, versant dans une emphase presque grotesque (des murs « cyclopéens » comme si on était à Mycènes quoi), voit des temples celtiques en pierre sèche là où il y a en fait des étables ou fortifications celtiques là où il y a en fait des murs d’épierrement de champs et des terrasses agricoles modernes. Bon j’avoue je vous la fais courte mais j’essayerai de développer plus loin : Berthier s’est drapé pendant presque 50 ans dans la conviction sincère – mais furieusement erronée – d’avoir trouvé quelque chose, alors qu’il ne voulait simplement pas admettre que cette fois, le texte n’était pas la vérité absolue. Il n’était pas à son coup d’essai dans cette posture de génie brimé, ayant déjà tenté la même chose pour la localisation de la Cirta royale des Numides dans les années 40.

Du côté des méchants archéologues du complot, on continue cependant de travailler avec les méchants sousous de l’état complice : les photos aériennes prises par René Goguey au cours de nombreux survols d’Alise et du Mont Auxois révèlent progressivement tous les dispositifs de siège, les traces des tranchées de fouilles du XIXe, comme sur cette belle photo, hélas en noir et blanc :

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Las de tout ce bazar agité par Berthier, las de voir se « monter » (littéralement comme on forgerait un faux document) un nombre improbable de contre-Alésia fictives, le ministère de la Culture prend acte du fait qu’Alise est le site qui jusque lors a fourni le plus de résultats probants et examinables par la communauté scientifique et est indubitablement le meilleur candidat à un nouvel examen : il faut donc y refaire des fouilles encore plus poussées pour documenter à nouveau les vestiges du siège, selon des méthodes renouvelées par les développements de la science archéologique moderne, en plein boum depuis les années 1930, qu’à cela ne tienne et tant pis pour les obstinés qui refusent l’évidence autant que les preuves. La charge des fouilles revient donc à Michel Reddé et à Siegmar von Schnurbein, deux chercheurs de renom, fins fouilleurs, et connaisseurs avisés du texte, considérant ce dernier avec une démarche scientifique, critique, contextuelle. C’est donc sous la direction du ministère de la Culture français et de la Römisch-Germanische Kommission de l’Institut Archéologique Allemand que le programme de fouille débute en 1991. Il se termine en 1997, après de nombreuses campagnes de sondages, de fouilles plus grandes et de décapages en aire ouverte. Le premier bilan est présenté en 1993, à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Contrairement à Berthier qui lui était authentiquement infoutu de produire des plans corrects et de publier trois tranchées correctement, Reddé, Von Schnurbein, et leur équipe pluridisciplinaire produisent au début des années 2000 plusieurs volumes d’une grande qualité documentaire et bibliographique, présentant toutes leurs fouilles, publiant tout in extenso.

Quelques ouvrages de référence pour lire sur ces résultats, puisque je ne me fatiguerai pas à reproduire ce qui a déjà été écrit :

  • Reddé, M. et al., 1995. Alésia: fouilles et recherches franco-allemandes sur les travaux militaires romains autour du Mont-Auxois (1991-1997) / Ph. Barral, J. Bénard, N. Benecke…. – Paris : Académie des inscriptions et belles-lettres : De Boccard, 2001. – (Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres). – Fouilles et recherches nouvelles sur les travaux de César devant Alésia (1991-1994), Mainz am Rhein, Allemagne: Philipp von Zabern.
  • Brouquier-Reddé, V., 1996. L’armée romaine en Gaule M. Reddé, ed., Paris, France: Éd. Errance.
  • Michel Reddé (dir.) et Siegmar von Schnurbein (dir.), Alésia : fouilles et recherches franco-allemandes sur les travaux militaires romains autour du Mont-Auxois (1991-1997), t. I : Les fouilles, t. II : Le matériel, t. III : Planches hors texte, Paris, Académie des inscriptions et belles-lettres, coll. « Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres », 2001
  • Maurice Sartre, « Alésia : la dernière bataille », L’Histoire, n°260,‎ décembre 2001, p. 58-61
  • Michel Reddé, Alésia : l’archéologie face à l’imaginaire, Paris, Errance, coll. « Hauts lieux de l’histoire », 2003, 209 p.
  • Michel Reddé, 2006. Alesia -vom nationalen Mythos zur Archa͏̈ologie, Mainz am Rhein, Allemagne: P. von Zabern.
  • Michel Reddé (dir.) et Siegmar von Schnurbein (dir.), Alésia et la bataille du Teutoburg : un parallèle critique des sources, Ostfildern, Thorbecke, coll. « Beihefte der Francia » (no 66), 2008, 365 p.
  • École pratique des hautes études, Deutsches archäologisches Institut. Römisch-germanische Kommission & Institut historique allemand, 2008. Alésia et la bataille du Teutoburg: un parallèle critique des sources M. Reddé & S. von Schnurbein, eds., Ostfildern, Allemagne: J. Thorbecke.
  • Reddé, M. et al., 2012. Alésia, Paris, France.

A ce moment là de la recherche donc, on pourrait s’attendre à ce que le débat soit clos : Reddé et Schnurbein prouvent que les fouilles faites sous Napoléon III étaient authentiques, plutôt rigoureuses pour l’époque, et avaient bien permis de mettre au jour un candidat plus que plus que très sérieux pour Alésia, ils découvrent de nombreuses armes, des inscriptions aux noms de lieutenants de César sur des balles de frondes, des camps de légionnaires, des trous de loups, des fossés, des remparts, des tours, etc. etc. : tout est publié. Et le débat fut bel et bien clos : l’immense majorité de la communauté internationale n’a plus émis dès lors le moindre doute. Le Barrington Atlas, référence absolue en topographie antique dans le monde anglo-saxon, place Alésia à Alise. Aucun manuel d’histoire militaire romaine ne le place ailleurs. C’est ce qu’on appelle un consensus collectif après examen éclairé des traces.

Pourtant. Pourtant depuis la mort de Berthier en 2000, Danielle Porte, ancienne MCF en littérature latine à Paris IV maintenant à la retraite, spécialiste de la religion romaine (et pas vraiment d’archéologie militaire), a repris le flambeau de son maître à penser. Arguant toujours d’un complot universitaire, elle se sert d’une association et d’un entourage de fidèles pour promouvoir ses thèses. Parmi les amis de cette association, on retrouve notre cher journaliste pseudo-historien Franck Ferrand. Pour elle, Chaux est Alésia, il n’y a rien à Alise et l’archéologie, c’est n’importe quoi tant que c’est pas elle qui la fait. En gros. Se drapant dans une fierté déplacée, elle affirme qu’on lui interdit de fouiller à Chaux des Crotenay de peur qu’elle y trouve des choses qui prouveraient que le Mont Auxois c’est du flan. C’est faux et c’est vrai. On lui interdit bel et bien de fouiller avec un permis officiel des services régionaux de l’archéologie. Mais c’est surtout pour éviter qu’elle massacre son propre site car son équipe n’est pas composée d’archéologues. Depuis 1983 pourtant, même sans permis de fouilles, Danielle Porte a tenté de mener ce qu’elle appelle des « recherches ». Une prospection pédestre (on parcourt le territoire en ramassant au sol les nombreux tessons de céramique remontés par les labours, l’érosion, etc.) avec étude du mobilier faite et payée par le CNRS a révélé que le site n’était… pas de l’époque de César. Une prospection LIDAR (on passe avec un avion qui envoie un signal laser à haute fréquence pour révéler la microtopographie d’un site, permettant de voir les fossés, remparts, tours, déclivités et massifs bâtis, même à travers un couvert forestier. Ça coûte une blinde, les résultats sont souvent merveilleux quand on sait les exploiter) a été payée rubis sur l’ongle par l’association dont elle est la figure de proue. Cette prospection n’a. jamais. été. publiée. Elle n’est accessible a personne, ni quant à ses données brutes, ni quant à ses protocoles d’élaboration et de traitement de l’image. De surcroît, un relevé LIDAR ne permet de présumer ni de la chronologie des éventuelles structures enfouies, ni de leur nature spécifique. Un LIDAR n’est pas une fouille, un LIDAR n’est qu’un instantané des anomalies de relief dans le sol, et il existe des centaines de situations pour lesquelles le résultat LIDAR correspond à tout un panel de possibilités de structures enfouies. Un LIDAR, tout comme la toponymie, n’est que rarement un argument suffisant en lui-même pour caractériser un site, et surtout, n’est qu’une étape préliminaire à un dispositif de recherche en profondeur, il n’est jamais un outil de conclusion définitive ! Et pourtant, Danielle Porte prétend y voir des tours espacées de 24m. Et pourtant Danielle Porte prétend que son résultat est incontestable. Mais publiez-le bon sang, qu’on en discute.

Donc disons le comme ça vient : il n’y a rien à Chaux des Crotenay de publié qui soit de nature à pouvoir contester archéologiquement un site documenté tel que celui d’Alise, et ce pour deux raisons principales 1) il n’y a rien de publié selon des normes scientifiques permettant un examen objectif des données par la communauté des céramologues, numismates, stratigraphes, géomorphologues, spécialiste d’histoire militaire 2) un dossier documentaire aussi faible que celui de Chaux ne peut pas s’ériger en somme invalidant par magie les données déjà existantes pour Alise, qui sont elles publiées avec des normes qui correspondent à ce qu’est une recherche scientifique et non un vague délire de fond de remise. Il n’y a rien à Chaux des Crotenay qui justifie que Danielle Porte mendie constamment des budgets publics en se plaignant d’être écartée par la science officielle : cet argent et ces financements sont déjà rares pour les gens sérieux, il ne semble pas vital de consacrer une part substantielle de budgets de laboratoires et d’unités de recherches compétentes pour qu’elle puisse fouillotter à charge, avec un résultat préconçu, tout en explorant en réalité quelque chose qu’elle ne sait pas comprendre parce qu’elle. n’est. pas. archéologue. Et qu’on le veuille ou non, l’identification d’un site de siège militaire ne peut pas se passer d’une documentation archéologique, quelle que soit le fond textuel à disposition a priori, qui ne se suffit pas à lui-même.

Les raisons et clés de fonctionnement du bordel

Alors, pourquoi tout ça ? Pourquoi autant de papier gâché (Danielle Porte se gargarise régulièrement d’avoir pondu des centaines de pages sur le sujet) ? Les raisons qui ont conduit à la prolifération de différentes « Alésia » sont multiples, et fourmillent d’oppositions dans lesquelles, pour reprendre la formule de Michel Reddé « la passion et l’anathème se mêlent ». S’il n’est pas un seul colloque international, un seul ouvrage d’archéologie militaire romaine qui ait remis en cause la localisation Alésia/Alise-Sainte-Reine dans la bibliographie, la question est tout autre en France où l’enjeu dépasse, de beaucoup, le domaine de la recherche archéologique scientifique en raison de la dimension symbolique que revêtent Alésia et Vercingétorix (comme expliqué précédemment). L’origine de la querelle a précédé de longtemps l’entreprise des fouilles napoléoniennes. Mais le débat a été perturbé par le caractère « officiel » de cette démarche organisée par celui qui était arrivé au pouvoir sur un coup d’État : la passion fut d’autant plus vive que l’ouvrage sur Jules César signé par l’empereur allait forcément établir la vérité officielle, et par conséquent entachée de suspicion et truquée : « on n’a jamais rien trouvé à Alise-Sainte-Reine » et « tout a été inventé pour faire plaisir à Napoléon III » sont ainsi des reproches couramment faits à l’encontre des fouilles d’Alise Sainte Reine, malgré les résultats incontestables vérifiés dans les années 1990.

Phénomène exclusivement français qui participe de la légende d’Alésia, d’autres « Alésia » ont donc surgi en même temps qu’Alaise ou à sa suite, parmi lesquelles se sont surtout illustrées : Izernore (Savoie, 1857) ; Novalaise (Ain, 1866) ; Aluze (Saône-et-Loire, 1906) ; Salins (Jura, 1952) ; Syam-Chaux-des-Crotenais (Jura, 1962) ; Guillon (Yonne, 1984). Ces Alésia franc-comtoises / jurassiennes ont pour origine – entre autre – un texte de Dion Cassius, sénateur et historien romain, écrivant en grec, postérieur de presque trois siècles à la bataille (il termine son oeuvre vers 230 ap. J.-C. en gros), dont la traduction – souvent erronée – modifierait légèrement la chronologie et la situation d’une bataille de cavalerie – antérieure au siège – autorisant l’hypothèse d’un site franc-comtois, alors même que la phrase reste d’une grammaire simple qui n’entre pas en désaccord avec sa correspondante dans le texte de César (je vous renvoie pour cela aux écrits de Michel Reddé, je ne parle pas un latin ni un grec exemplaires, mais tous les conflits de traduction ont été réglés par des spécialistes intelligents). En bref, donc, une traduction divergente d’un texte postérieur de trois siècles à la bataille a incité localiser le siège d’Alésia bien plus à l’est et non pas à la frontière entre Lingons et Eduens.

Disclaimer : le débat et la critique scientifiques sont le fondement de toute démarche de recherche et de diffusion du savoir produit. C’est à dire que même les fouilles d’Alise Sainte Reine doivent être l’objet d’une lecture attentive. Il n’est pas concevable de faire de la recherche en refusant de laisser ses travaux être livrés à un examen minutieux par ses pairs, c’est même souvent un gage de qualité. C’est d’ailleurs précisément pour ça que Lorànt Deutsch n’a jamais accepté d’être critiqué : il estime que son travail – qui n’est pas de la recherche – doit être pris comme il est avec ses imperfections, parce qu’il est « passionné ». Et c’est pour ça que Danielle Porte ne publie pas ses données, ni celles de Berthier : parce qu’elle sait qu’elle devra affronter la critique face à la qualité globalement merdique de 50 ans d’un travail ni fait ni à faire. Non. Ca ne marche pas comme ça : c’est précisément quand la passion est en jeu qu’il est nécessaire de faire preuve de précautions. Or le problème du débat sur Alésia, et des « Anti » c’est précisément qu’il n’est qu’un faisceau de passions : les « Pro » (Alise), travaillent depuis 150 ans sur un site qui était à l’origine un candidat indiqué par les données antiquaires, une première fois révélé par les fouilles des années 1830, puis les grandes fouilles des années 1860, travaux ayant ouvert des recherches sur le mobilier pendant 90 ans (épigraphie, céramique, armement, numismatique), à charge et à décharge, confirmés une nouvelle fois dans les années 1990 par de nouvelles fouilles. Les « Anti », eux, s’acharnent depuis la même époque à non pas créer une recherche méthodique et de qualité sur leurs propres « Alésias », mais à démontrer par le menu (et surtout par des procédés rhétoriques et alogiques qui méprisent globalement les règles de l’archéologie, de la philologie, et de l’histoire), qu’Alise Sainte Reine ne PEUT PAS (c’est mentalement inconcevable) être Alésia, comme s’il s’agissait d’une plaidoirie d’avocat dans laquelle la passe d’arme démontre juridiquement quelque chose au sujet d’un accusé, au lieu d’essayer de prouver par la minutie de travaux modernes que leurs sites sont au moins des candidats aussi potentiels qu’Alise. En général, les arguments des « Antis » fonctionnent tous de la même manière :

La principale méthode des antis est la suivante : citation(S) en latin de la Guerre des Gaules -> Traduction mauvaise mais faite pour faire coller à un site autre que Alise / ou bien, faite pour invalider par pseudo-logique formelle celui d’Alise -> Biais de confirmation prouvant qu’Alise ne peut être Alésia et que donc il faut la chercher ailleurs -> Mise en avant d’arguments topographico-textuello-fantasmatiques sur un random site du Jura -> Bim, c’est le site du Jura (souvent, c’est Chaux des Crotenay)

Des arguments de ce genre, on en trouve des dizaines chez les « Antis » : parfois ils font parler César en mètres, parfois ils poussent de mauvais latinistes à s’improviser stratèges en chambre pour se ré-imaginer les mouvements de troupe concernant 240000 personnes, parfois ils tracent des lignes droites un peu comme ils veulent dans des plaines pour dire que les distances sont bonnes ou non, parfois ils omettent sciemment que le texte de César n’est ni une description précise au centimètre près, ni un exposé objectif et scientifique de la bataille. Ces gens là, en pensant décortiquer scientifiquement chaque phrase de César et en leur appliquant une lecture littérale, commettent plusieurs infamies à l’égard du petit Jules : Caius, il écrit pas pour beurrer des biscottes et faire plaisir à André Berthier. La composition de son récit procède d’une entreprise politique beaucoup plus vaste, celle de convaincre le Sénat de Rome, et notamment Cicéron – avec qui il correspond pendant la guerre -, que sa guerre est juste, qu’elle est faite dans les règles des pouvoirs civils et militaires qui lui sont conférés par le Sénat et le peuple romain. De fait, César s’adresse donc à une aristocratie romaine qui pour beaucoup n’a jamais vu un siège de sa vie, ni même une bataille un peu impressionnante, et à ce titre, il reprend des modes de composition littéraires censés parler à des gars comme Cicéron qui sont pas des militaires chevronnés (voire même des pantouflards hein). C’est un peu comme si demain vous écriviez un roman historique sur une guerre au Moyen Âge : il y a fort à parier que lorsque vous décrirez une charge de cavalerie, des intertextualités se forment entre vos connaissances et votre imaginaire ; vous songerez à la charge des Rohirrims dans le Seigneur des Anneaux, par exemple, à ou à tout autre film de chevalerie / médiévaliste qui vous donnera des moyens d’imaginer ce que c’est. Bon et bien César, c’est parfois un peu pareil : il parle à des gens qui pour beaucoup n’ont jamais vu une bataille, il emprunte donc dans son Bellum Gallicum au genre du récit de siège tel qu’il existe dans les mémoires de l’aristocratie romaine, biberonnée de sources grecques plus anciennes, au sujet d’Alexandre le Grand, de Marius, de Scipion, etc. De plus, ces arguments-là se contredisent parfois entre eux : tantôt, César serait si précis qu’on retrouve au mètre (ou pas) près les structures / formes du paysage sur des alter-sites (optimistes quand n’importe quel étudiant en archéologique sait qu’érosion des structures, évolution des paysages, et réoccupations postérieures ont tendance à modifier la topographie et la conservation des structures) ; tantôt, il est en fait flou donc ça invalide Alise. Faudrait savoir : César est-il un maniaque du détail tant et si bien que ça prouve X site ? Ou bien est il trop flou tant et si bien que ça invalide Alise ? Et bien en fait aucun des deux : de nombreuses études ont été faites sur l’art de la déformation par César, notamment par Michel Rambaud dans un splendide ouvrage de 1954 : « L’art de la déformation historique dans les Commentaires de César« , dans lequel il analyse toute la stratégie littéraire déployée par Julio, non seulement dans la Guerre des Gaules, mais aussi dans les Commentaires sur la Guerre Civile, pour convaincre son lectorat et dresser un portrait flatteur de ses actions.

Autre méthode : celle de la stratégie de chambre. On invoque simplement encore des arguments de topographie pour dire qu’Alésia était une mauvaise situation. En gros : puisque Vercingétorix est le premier des Français, il ne peut pas être débile. Donc s’il a perdu, c’est à cause de César et pas d’un mauvais choix. Or, pour eux Alise est un mauvais choix car mal défendu. Donc il faut imaginer un site beaucoup plus « puissant » (pour un topographe de chambre), beaucoup plus défendu (pour un topographe de chambre). Encore une fois les idées préconçues sur la guerre romaine entrent en conflit avec le réel :  pour eux, César aurait DU IMPÉRATIVEMENT se diriger dans le Jura (toujours sur la base d’une mauvaise traduction latine), pour essayer de passer par la Suisse depuis Langres. Argument remarquable évoqué : la fuite de Benjamin Constant vers la Suisse pendant ses déboires révolutionnaires l’aurait fait passer par Chaux des Crotenay depuis Langres. Bon, après tout si Benjamin Constant y était arrivé avec les routes du XVIIIe siècle, pourquoi César n’y serait pas arrivé avec les routes celtiques du Ier siècle av. J.-C. ? Vous pensez que je caricature ? C’est un argument qu’on retrouve pourtant texto sur Wikipédia et dans la littérature des « antis », qui ignorent en fait tout des décennies de travaux sur 1) les routes celtiques 2) les fortifications de la fin de l’époque de la Tène 3) Benjamin Constant, en prime. Dans la même veine, les « antis » analysent tous les choix de tactiques de Vercingétorix et de César (décrits exclusivement par César) et font parler les morts, rejouent le match, pour savoir qui de l’un ou de l’autre fait le bon choix au bon moment (en connaissant l’issue de la bataille, c’est facile), pour ensuite appliquer un choix tactique à la topographie : telle fuite de cavalerie de Vercingétorix signifieRAIT que tel camp trouvé à Alise ne peut pas être celui de César DOOOONC Alise ne peut pas être Alésia. Telle indication de temps de fabrication du des fortifications de César est incompatible avec le couvert forestier des environs d’Alise (qui a bien sûr toujours été le même depuis 2060 ans hein), DOOOONC Alise ne peut pas être Alésia, alors que pourtant César dit explicitement dans la Guerre des Gaules qu’il envoie ses troupes se risquer en dehors du siège pour prendre du bois, d’une. Alors que des études paléoenvironnementales ont été réalisées à Alise pour retrouver l’étendue du couvert forestier antique de la zone du Mont Auxois : c’est possible, de deux. Ca ne confirme rien de manière impérative avec une étiquette, mais Alise reste possible, c’est comme ça. César aurait-il du s’aventurer dans le Jura ? Non, César n’est pas plus débile que Vercingétorix, mais il est plus expérimenté : il sait que s’enfoncer dans une région très accidentée, avec de nombreuses passes et cols exposés aux embuscades et au harcèlement est une erreur, toutes armées confondues. Alésia doit-elle être imaginée comme une forteresse inexpugnable ? Non : Chaux ne ressemble déjà à aucun autre oppidum de la fin de l’époque celtique (et les prospections ont bien révélé qu’il n’en était pas un), et des oppida on commence à en connaître une bonne ventrée. Par contre, à Alise, y’a un murus gallicus, il a été fouillé, c’est un rempart décrit par César au sujet des Gaulois, difficile à prendre car construit en pierre et en poutraisons de bois munis de grands clous, on ne peut ni y foutre le feu ni enfoncer ça avec un bélier, le tout est trop solidaire. Et il est inutile de parler de murs « cyclopéens » pour projeter ses fantasmes sur trois caillasses modernes dans un champ, il suffit simplement de savoir fouiller.

Pour les Antis, Vercingétorix et César sont mis sur un pied d’égalité tactique, militaire, et politique, et de cette égalité supposée, ils en concluent sur des choix tactiques et donc sur la topographie du site (stratégie de chambre, again, vous la voyez la fusée à 3 étages par biais de confirmation ?). C’est une erreur fondamentale : en 52, César est déjà un monstre de guerre. Il a déjà mené des campagnes cinglantes, éclair, notamment en Espagne, en Gaule il a déjà 6 ans de guerre derrière lui, ses dix légions présentes à Alésia sont très expérimentées, il a profondément participé au renouvellement de l’ingénierie et de la poliorcétique, grâce à Vitruve qui l’accompagne notamment (le fameux passage du pont sur le Rhin est parlant), et hérite aussi d’une longue science du siège acquise par les romains à Numance, à Carthage, à Cyzique, ou même bien plus tôt dans l’histoire romaine : il faut rappeler que Rome, avant de s’élancer à travers la Méditerranée et en Gaule, a dû se farcir la conquête de l’Italie qui est *couverte* de places fortes de type oppidum aux IVe – IIIe – IIe siècle av. J.-C., bref les Romains, et César surtout ne sont pas des lapins de six semaines. Vercingétorix lui, est jeune. Toute l’aristocratie des Arvernes ne le suit pas aveuglément : même son propre ONCLE se range du côté de César (qui a par ailleurs des alliés germains ET gaulois). Il rassemble des peuples celtiques à l’origine très désunis (les Gaulois ne forment pas une nation, c’est pas très différent des Grecs morcelés en cité hein), ils ne le sont pas moins sous son commandement, commandement qui est lui-même fragile. Vercingétorix est après tout livré par ses propres camarades et voué au sort que lui fera César après Alésia. Vercingétorix n’a pas ses meilleurs guerriers avec lui. Vercingétorix doit se passer d’une partie de sa cavalerie pour ne pas crever de faim avec 15000 chevaux à nourrir en plus des hommes (cavalerie qui s’était déjà faite maraver 2 fois dans les combats préliminaires au siège). Vercingétorix commande une armée formée de peuples qui n’ont pas mené de grand conflit depuis 70 ans (contre Rome encore à l’époque), qui sont démographiquement exsangues après six ans de guerre et de terre brûlée, tandis que César, bah César il dirige juste la meilleure armée du moment dans le monde antique : même si elle a faim à Alésia, comme elle a eu faim à Bourges / Avaricum, elle a une ligne de ravitaillement logistique, une ingénierie efficace, un entrainement professionnel, et elle est blindée de vétérans. Faut-il rappeler que la Guerre des Gaules n’est que le premier conflit d’une longue suite : César, entre 49 et 45, va littéralement traverser la Méditerranée en long, en large, en travers, et va foutre des pilées à tout le monde : en Egypte, en Asie, en Afrique, en Espagne, en Grèce. Tout le projet littéraire de la Guerre des Gaules s’inscrit d’ailleurs dans ce déchaînement de violence de guerre continue entre 58 et 45 av. J.-C. Vercingétorix et César ne sont donc pas sur un pied d’égalité, ni politique, ni militaire, au moment du siège d’Alésia. Partir de cette idée fausse pour démontrer qu’Alise n’a pas pu être choisie, ni par l’un, ni par l’autre, c’est déjà un point de départ faux dans le raisonnement, n’en déplaise à l’image écornée du « premier des Français ».

Autres raisons, développées en vrac :

  • Premièrement les partisans des théories des Alésia alternatives ont tous un profil intellectuel similaire : des latinistes (dont certains ont fait une petite carrière universitaire), des philologues, donc des spécialistes exclusifs du texte latin de César, qui n’ont jamais fouillé ou si peu, qui n’ont jamais suivi d’études d’archéologie stricto sensu, et qui refusent idéologiquement d’admettre qu’un texte puisse être contredit par une fouille archéologique. Pour eux, les armes cèdent devant la toge, pour faire simple.
  • Ces latinistes ont tous des traductions différentes – et peu rigoureuses en fait – du texte de la Guerre des Gaules pour leur faire situer l’Alésia théorique dont ils rêvent là où ils ont décidé qu’elle devait être.
  • Pour eux, intellectuellement, il y a refus de reconnaître les fouilles du Mont Auxois /Alise Sainte Reine comme valides, car elles sanctionnent une fois de plus la défaite de leur pratique dépassée des sources face aux fouilles modernes. En bref, des gens dépassés par l’évolution de l’archéologie professionnelle au XXe siècle, qui sont restés enfermés dans des pratiques historiques d’un autre âge.
  • Deuxièmement: quand l’aspect «épistémologique» n’est pas mis en avant, c’est l’aspect politique qu’il faut creuser. Pour eux le fait que Napoléon III, ce sale empereur putschiste, soit l’instigateur des fouilles à Alise Sainte Reine, jette le discrédit sur les résultats : tout a été falsifié par un pouvoir en quête d’un site emblématique qui serait le relais d’une idéologie impériale nationaliste. C’est oublier très vite que même avant Napoléon III on situait Alésia à Alise, et ce même au IXe (oui oui, NEUVIÈME !) siècle de notre ère, quand des religieux érudits gardaient ici le souvenir que l’endroit s’appelait encore Pagus Alisienses la fin de !’Antiquité.
  • Il y a une part de culte de la personnalité autour de l’auteur des théories sur Alésia : André Berthier, archéologue amateur autoproclamé (il était archiviste, il a juste profité de la guerre d’Algérie pour faire trois trous jamais publiés à Tiddis), génie du texte – encore une fois autoproclamé – qui depuis l’Algérie aurait produit son portrait-robot théorique du site parfait – à partir du texte de César pris dans son sens littéral absolu, sans le contextualiser ni le pondérer – et qui par magie tombe sur Chaux des-Crotenay / Syam et BADABOUM tout est faux depuis le début.
  • Tout ceci rejoint le premier problème: un profond refus de prendre en compte les progrès intellectuels et scientifiques énormes de l’archéologie de terrain, de plus en plus professionnalisée, efficace, et raisonnée. On tombe donc dans une dichotomie amateur brimé / archéologues officiels : ça fait pleurer dans les chaumières, donc ça marche.
  • La tune : ces gens là font de l’argent sur la vente de bouquins dont la clé d’intérêt est de parler de mystère et de complot. Ils font du fric en faisant visiter des faux sites ou y’a rien et utilisent par ailleurs des associations pour drainer des fonds publics.Et ça fait du fric d’avoir Franck Ferrand comme copain pour faire passer à la radio.

Autre problème et en partie raison de cet article, c’est le fait que ces partisans viennent foutre le bordel sur Wikipédia, générant des articles daubés sur Berthier, le décrivant comme le génie incompris, générant des pages dantesques de discussions absurdes dans lesquelles les mêmes arguments de Berthier sur la traduction de César sont ressassés : florilège donc des arguments anti-Alise et des réfutations de ces arguments par notamment un contributeur wikipédien, maître de conférence en histoire romaine, et épigraphiste, qui, et franchement c’est un sacrifice notable, a choisi ce jour là, il y a 2 ans, de répondre point par point à la cinquantaine d’arguments éternellement ressassés par les fanatiques de Berthier : « Argument » correspond au wikipédien siphonné pro Chaux – Syam, et « Réfutation » correspond à la réponse – parfois rude et cinglante – de notre cher MCF : https://www.dropbox.com/s/6k48t7uf5nycyff/Discussion%20Wikip%C3%A9dia%20-%20Al%C3%A9sia.docx?dl=0 c’est long à lire mais instructif, et c’est un exposé brillant des arguments depuis longtemps mis en oeuvre dans le débat.

Le problème de la survie de la polémique est d’abord médiatique : le fait est qu’en tout manque d’éthique et de déontologie journalistique, Franck Ferrand donne tribune à une personne dont l’incompétence archéologique n’a d’égale que son obstination à croire le texte supérieur en tout aux travaux de terrain, essentiellement pour tirer un revenu substantiel et publicitaire autour de la vente d’ouvrages de Danielle Porte que Ferrand préface et pour lequel il fait la promotion dans ses émissions.

Le problème de la survie de la polémique est aussi politique : avec la professionnalisation de l’archéologie, ces érudits revendiqués de seconde zone, des amateurs locaux, se sont vus relégués au rang de folklore de village. Tout le monde voit dans sa petite colline du Jura une Alésia, comme tout le monde voyait dans son abbaye en ruine le lieu de cachette du trésor des templiers, ou du Saint Graal, ou du Saint Prépuce de Jean Claude. Pour eux donc, inacceptable de se laisser remiser.

Le problème de la survie de la polémique est aussi sur internet : les fidèles des alterAlésia pullulent sur le Web. Ils ont des blogs, tous plus obscurs et désuets les uns que les autres, à qui ira de son montage paint pour dessiner des fortifications imaginaires, à qui ira de son coup de crayon pour poser un imposant oppidum avec des murs de 20m de haut sur son éperon rocheux, et enfin à qui ira de sa randonnée payante avec 50 touristes argentés pour leur montrer ce qu’ils veulent voire : ici le camp de Labiénus, ici le camp de l’armée de secours, ici là où Vercingétorix, premier des français a versé sa larme en se rendant.

Depuis 50 ans, les partisans des autres Alésias se fourvoient dans un renversement de la charge de la preuve : au lieu d’essayer de mener des travaux sérieux sur leurs sites, ils essayent de démonter par des procédés fallacieux le dossier Alise, sans même comprendre qu’ils racontent n’importe quoi par fanatisme. Ils considèrent que c’est aux fouilleurs d’Alise de prouver et d’admettre que c’est ailleurs. Mais bordel peut-on imaginer plus con ? Les gens qui cherchent correctement n’ont pas à donner leur temps, leur énergie, et leur argent (trois choses rares dans la recherche) pour s’essouffler à convaincre des délobés infoutus de dater trois céramiques dans des tranchées de fouilles. Par ailleurs, les archéologues (les vrais, pas Danielle Porte), ne sont pas idiots : tout chercheur, tout universitaire sait qu’il y a une renommée démentielle à se faire pour celui qui trouverait, avec une vraie fouille publiée incontestable, que le candidat Alise n’est finalement pas le bon, et qu’un autre site (Chaux ou un autre hein, jm’en fous perso) est en fait le lieu du siège de César. Pourquoi alors personne ne le fait ? Parce que tous les archéologues sérieux, même les franc-comtois les plus chauvins, savent qu’il n’y a rien à trouver dans le jura de comparable à Alise, et que dépenser des budgets de recherche précieux pour faire plaisir à Danielle Porte, c’est inutile : si on ne trouve rien, le complot sera le coupable de toute façon. La troisième bataille d’Alésia, c’est donc non plus celle des bancs de l’université, qui a de toute façon déjà été perdue par les « Antis ». C’est celle d’internet, des quelques journalistes peu consciencieux qui ont choisi de se servir de cette controverse – sans grand respect pour l’histoire et ses pratiques, de fait – et de la protection des plateformes collaboratives telles que Wikipédia contre les offensives complotistes.

 

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Michel de Jaeghere et sa drôle de fin de l’Empire romain d’Occident

Jingle. Imaginez vous au petit matin, le 24 août 410 ap. J.-C., Michel de Jaeghere est là, debout tout pimpant sur la muraille aurélienne, ce rempart qui protège Rome depuis la fin du IIIe s. ap. J.-C., agrandissant l’ancien réduit fortifié désormais bien trop étroit qu’était la muraille de Servius Tullius, datant de l’époque archaïque. Avec sa petite toge, traversée d’une bande pourpre de sénateur civilisé vraiment romain de souche, près de 200 ans après la promulgation de l’Edit de Caracalla que Michel ne pourrait que qualifier de cheval de Troie du cosmopolitisme, notre auteur contemple Alaric et ses Wisigoths pénétrer dans Rome, prouvant par leur seule existence et leur présence que faire migrer des barbares, c’est décidément une belle idée de merde.

Il faut rappeler qu’à ce moment, tout a été fait ou presque pour que ça tourne mal :

Tout d’abord Constantin a supprimé la garde prétorienne en 312, la ville de Rome est donc mal défendue, surtout depuis qu’elle est avant tout une capitale honorifique et symbolique, supplantée partiellement par d’autres places fortes plus proches des frontières : Trèves, Ravenne, Pavie, Milan, Arles, Thessalonique, autant de ces « capitales éphémères » qui témoignent d’une géographie des conflits frontaliers de l’époque. Ces nouvelles villes impériales sont aussi la trace des nouveaux découpages de l’Empire, qui connaît depuis presque un siècle et demi un certain nombre de morcellements, soit du fait d’usurpations, soit du fait d’une partition volontaire des responsabilités territoriales et militaires entre 2 souverains (voire plus encore).

Ensuite, Honorius, l’empereur d’Occident, a tout fait pour que le populaire et trône-compatible Stilicon, glorieux défenseur de l’Italie et vainqueur en 405 de Radagaise à Fiesole, finisse disgracié et soit exécuté. Zosime évoque même l’idée que Stilicon s’était dans un premier temps et par méfiance allié avec Alaric dans l’éventualité d’une guerre civile contre l’empereur d’Orient, Arcadius. Alaric n’est de fait pas un bleu de six semaines, et n’est pas totalement nouveau dans le paysage politique de l’Empire à cet instant. Il combat aux côtés de Théodose Ier en 394 lors de la bataille de la Rivière Froide, ou bataille du Frigidus, contre l’usurpateur Eugène aidé d’Arbogast, chef militaire romano-franc qui avait fidèlement servi les armées romaines depuis les années 370-380 (qui avait notamment contribué à défoncer un certain nombre d’incursions des… Francs. Oui, on vous le dit, c’est très très simple l’Antiquité tardive hein ?). Après avoir obtenu divers titres et responsabilités, Alaric a souvent varié dans son rapport aux souverains romains, menaçant tantôt, pillant souvent, négociant régulièrement pour obtenir le paiement des engagements qu’il avait obtenus pour le service militaire rendu par ses combattants Goths. En 408, donc, Arcadius meurt, suivi de peu par Stilicon, qui avait promis à Alaric le versement d’un substantiel paiement pour ses services. Honorius, à l’origine de la mort de Stilicon et de massacres contre les familles des Goths fédérés vivant en Italie, refuse d’honorer le paiement, déclenchant, on s’en doute, une coquette ire de la part du leader germain qui partant des côtes de l’Illyrie, sur l’Adriatique, franchit les Alpes et marche vers Rome pour réclamer son dû.

La suite est presque drôle, si l’on veut, et résume à peu près la dimension à la fois symbolique et accessoire de cette prise de Rome : face à la menace wisigothique, Honorius s’enferme dans sa capitale, Ravenne. Alaric établit son campement permanent en Etrurie, à quelques encablures de Rome. Il négocie avec le Sénat pour nommer un nouvel empereur d’Occident. On lui propose une marionnette, un fantoche, facile à contrôler, Priscus Attale. Il accepte, et se fait nommer chef des armées romaines, par le biais d’un joli titre : magister militum. Avec son petit empereur de compagnie, Alaric fonce sur Ravenne. Mais ça se corse : chacun de leur côté, Alaric et Priscus Attale négocient en secret avec Honorius. Ce dernier propose à Priscus un partage de l’Empire s’il lâche Alaric. Alaric, lui, propose de livrer Priscus Attale si Honorius se tient aux exigences financières et territoriales d’Alaric. Honorius, lui, se frotte les mains, reçoit des troupes venues d’Orient, et réussit à faire en sorte qu’un de ses fidèles gouverneurs en Afrique coupe l’approvisionnement en grains de la ville de Rome. Alaric est donc pris en sandwich : des émeutes frumentaires commencent à se déclencher en Italie face à la pénurie, il dégrade d’abord Attale puis lui redonne sa couronne pour contenter la population de Rome. Mais côté militaire, impossible pour Alaric de débloquer la situation : Ravenne est imprenable, bien trop défendue, il n’a pas le dispositif de siège pour prendre la ville par la force, d’autant plus qu’elle reçoit ses renforts orientaux. Il prend donc la décision de se servir sur les restes, qu’on lui offre sur un plateau puisqu’une porte de Rome lui est ouverte. On rappellera à l’occasion que ce jour-là, Alaric demanda d’épargner les hommes, de ne pas porter atteinte à l’honneur des femmes, ni au bien des églises ; une bonne partie des biens religieux seront d’ailleurs restitués par la suite. Problème réel cependant, les archives impériales et une partie de la ville brûlent. Le souvenir traumatique de cet événement marqua durablement les auteurs antiques et eu des échos dans toutes les traditions littéraires ultérieures.

Pourtant, ce n’est pas un récit si riche et complexe qu’essaye de nous vendre Michel de Jaeghere. Loin de ce complexe échafaudage de rapports de force, de mutations militaires et économiques, c’est l’idée d’un cataclysme migratoire, d’un remplacement politique inexorable par l’étranger, le barbare, qu’entend nous exposer le journaliste et directeur du Figaro Histoire (on se refait pas), qui a récemment commis un pavé sur la fin de l’Empire romain d’Occident et dont le Figaro, sa boite quoi, refait la promo périodiquement depuis octobre 2014, au travers d’articles que lui-même écrit (bien sûr).

Cependant et une fois n’est pas coutume, Michel de Jaeghere n’est pas n’importe qui, ou plutôt, pas n’importe quoi, ce que suggère assez facilement la ligne éditoriale du Figaro pour qui il travaille. Comme beaucoup de « passionnés d’histoire » qui se mettent à écrire des livres, Michel de Jaeghere a beaucoup beaucoup beaucoup travaillé, le petit storytelling habituel parle même de quinze ans (15 !) pour écrire son bouquin. C’est donc sous les meilleurs auspices que le lecteur du Figaro se laissera bercer par une telle débauche d’investissement personnel et d’érudition accumulée. Si on devait résumer le milieu des historiens de garde, on serait finalement presque dans le haut du panier, avec un monsieur qui s’est au moins donné la peine de lire quelques sources (ne lui retirons pas ça), et qui a décidé tout seul avec ses petites mimines de révolutionner l’historiographie (NDLR : l’état de l’art, l’avancée de la recherche en histoire) en bouleversant tout ce qu’on serait en droit de savoir sur la « chute » de l’Empire romain.

Mais à historien de garde, historien de garde et demi.

Car ce qui traverse de manière obsessionnelle l’oeuvre de Jaeghere, c’est globalement trois choses : la mort de la civilisation, le choc des civilisations, le remplacement ethnique, culturel, et politique par la migration. Voyons voir comment il s’y prend pour finalement travestir les choses par les mots, et comment tout cela procède d’un discours bien rôdé qui tient en une formule lapidaire : les étrangers, c’est pas bon pas bien.

Le livre « Les derniers jours », un petit péché d’orgueil

Le premier article promotionnel autour du livre de Jaeghere fonctionne comme un banal entretien entre potes journalistes du Figaro. Jean-Louis Voisin aux questions, Michel aux réponses.

En guise de propos introductif, le storytelling, toujours, encore :

« Glisser du journalisme à l’histoire est devenu pratique courante. Pour certains, le passage est expéditif [Allez, on sait que vous parlez de Lorànt Deutsch les gars avouez]. Avec des risques de confusion entre l’instantané et le temps long. PourMichel De Jaeghere, l’exercice est sérieux [*tambours épiques*]. Classique, sans mélange des genres [C’est ce qu’on va voir]. Au huitième étage de l’immeuble du boulevard Haussmann où se tient Le Figaro, il assure la direction du Figaro Hors-Série et du Figaro Histoire [Saroumane en aurait rêvé, de cette image de sage en haut de sa tour sereine]. Mais il s’est donné les moyens d’ajouter à l’activité du journaliste celle de l’historien [C’est dire s’il doit s’emmerder]. Et, au terme d’une quinzaine d’années de travail, il donne ce gros livre [678 pages, damn], Les Derniers Jours, consacré à la fin de l’Empire romain d’Occident. Il a lu les sources littéraires et juridiques [NDLR : sans les retraduire, et celles qui lui convenaient, entendons-nous], dépouillé les rapports archéologiques [J’espère qu’il s’est aussi donné le temps d’être archéologue, sinon jvous dis pas les emmerdes], visité les lieux, en particulier Rome [Moi aussi quand j’avais 14 ans ! Paraît que Deutsch a aussi visité Paris], rencontré des historiens de profession, analysé leurs études [pour mieux ne pas en tenir compte], leurs travaux et leurs articles, les a organisés et médités [Car les historiens n’organisent ni ne méditent leurs propres travaux] pour se forger une idée personnelle [heureusement que c’est précisé, quand même] de ce phénomène qui fascine les hommes depuis la Renaissance. Du journalisme, il a conservé l’écriture et le souci du lecteur [Et le réseau promotionnel]. Le résultat? Ces six cents pages, denses mais vivantes, surprenantes parfois, qui poussent à la réflexion et où chacun aiguisera cette qualité dont les Anciens se méfiaient souvent: la curiositas. [j’ai baillé] »

Jusque-là, rien de surprenant, on est dans le commercial, le promotionnel : bref, si vous aviez toujours eu la flemme de lire quelque chose sur l’Empire romain, arrêtez-vous tout de suite et lisez cette oeuvre magistrale enfin livrée pour nous par Michou. Du prêt à aiguiser la pensée, du cadeau, production Figaro Inc., ne t’en fais pas vil manant, nous avons trouvé LE livre, et comme par hasard s’tun gars de chez nous qui l’a fait.

L’intervieweur d’enchaîner sur la question qui compte vraiment « mais pourquoi cette passion ? » (parce que ce qui compte, c’est bien ça, le passionné, qui a fait un bon truc juste parce qu’il est passionné. Storytelling qu’on vous dit). Réponse : la fin de l’Empire romain a toujours fasciné depuis la Renaissance (assez vrai), la plupart des sociétés (NB : les élites intellectuelles qui sentaient menacée leur position face à d’autres constructions politiques que les leurs) se sont interrogées sur la possibilité que la « chute de Rome » se reproduise chez eux. Michou précise cependant assez vite, pour faire bonne figure :

« Quelque précaution que nous prenions en effet pour éviter tout anachronisme, nous interrogeons nécessairement le passé en fonction du regard et des questions que nous portons sur notre temps. »

Déclaration de bonne foi et de bonne volonté, mais qui finalement le perd très vite, comme on va le voir. Car de fait, il est évident que les études historiques se font toujours au diapason des dynamiques du temps. Quelques exemples que j’aime bien employer car ils sont à mon sens plutôt faciles à visualiser :  l’unité de l’Italie romaine a été le cheval de bataille des historiens italiens après l’unification du pays dans les années 1860-1870. La puissance de l’empire fut l’emblème du régime fasciste sous Mussolini, et c’est donc le caractère unificateur et civilisateur de la conquête romaine qui fut largement mis en avant par les historiens officiels du régime mussolinien. Par contre, c’est la diversité des cultures italiques et italiennes qui resurgit après 1945, sous forme de réelle remise en question du dialogue entre politique et histoire, dans un contexte de décloisonnement aussi. L’originalité de la culture celtique et gallo-romaine (nos ancêtres les gaulois fécondés par le génie du peuple romain) fut très mise en avant sous Napoléon III, et jusqu’au début du XXe siècle, dans le cadre de l’opposition grandissante avec l’outre Rhin ; de l’autre côté, on cherchait dans les peuples germaniques le génie de la résistance à Rome, on exaltait Teutobourg, etc. De nos jours, dans un monde très connecté, ou le réseau devient la norme, on pense réseau, connectivité des élites et des identités, interactions multi-scalaires ; finalement, la pensée informatique a aussi déteint sur l’histoire et l’archéologie, plutôt en bien d’ailleurs – parfois. De Jaeghere ne fait ici que constater le principe même de l’historiographie, et explique donc que sa passion n’est que le produit d’une vieille interrogation. On le croit volontiers, et ça débouche sur la deuxième question :

« Pourquoi, après tant d’autres, avoir voulu consacrer à ce sujet un nouveau livre? »

Spoiler : « parce que j’aime pas les historiens gauchistes qui oublient de cracher sur les barbares. »

Plus sérieusement, Jaeghere envoie directement la purée :

« Le regard porté par les historiens sur la fin de l’Empire romain s’est transformé depuis une quarantaine d’années, en particulier sous l’impact des travaux de deux universitaires, l’Irlandais Peter Brown et le Canadien Walter Goffart. Sous leur influence, l’idée que la chute de l’empire d’Occident se soit traduite par une catastrophe a été abandonnée par l’historiographie dominante. »

Et Michel de Jaeghere est là pour remettre de l’ordre parce que c’est le bordel : oui ce sont les immigrés qui ont détruit l’Empire romain, oui, c’était la mort de la civilisation, oui, c’était une catastrophe. Merde, arrêtez de nous bourrer le mou à réfléchir.

Sauf que.

Pendant 450 ans, globalement, on s’est contenté de servir la soupe aux sources catastrophées sur la chute de l’Empire romain, on s’est contentés de parler de décadence, de chute, abrupte (comme une potiche qui tomberait de la cheminée pour se casser), on s’est contentés de voir les choses de manière assez binaire : il y a un avant et un après 410, un avant et un après 476, un avant et un après les invasions barbares qui ont tout cassé. Puis un jour, on a *un peu* commencé à se demander si Gibbon avait pas un peu craqué sa pipe. Puis un jour on a commencé à se demander si finalement, l’Empire romain n’avait pas précisément survécu à son propre morcellement. Et on s’est re-aperçu d’un truc : la langue de l’Empire a survécu des siècles durant. Les institutions du pouvoir romain ont été sans cesse récupérées par les groupes politiques qui se sont succédé dans les anciennes provinces : consul, rex, dux, comes. Les nouveaux dirigeants, issus de groupes aux fortes solidarités militaires et familiales (dédicace à Ibn Khaldûn), ont prêté longtemps allégeance aux empereurs d’Orient – certes une allégeance de façade, mais allégeance quand même – signe que la légitimité politique du concept même d’Empire n’était pas morte. Puis vient un type appelé Charlemagne, qui récupère même le titre d’empereur, plus de 300 ans après Romulus Augustule. L’idée d’Empire n’était pas morte, le tissu politique s’y était simplement renouvelé, les groupes militaires Francs et autres Goths, Burgondes, Saxons, avaient simplement supplanté l’état impérial là où il avait failli : gérer la guerre, battre monnaie, prélever l’impôt, et avaient même réussi, dès les années 650, à relancer la machine économique, réorientant les échanges vers le nord de l’Europe en plein boom. Mutation féconde ? Oui, comme toute mutation de fait. Indolore ? Non, même Brown ne dit pas ça. Pacifique ? Certainement pas, puisque c’est l’incapacité même de l’état romain à faire la guerre qui a justifié la solution d’intégrer par traités des tribus venues d’outre-limes pour défendre un territoire. Jaeghere se complaît dans un paragraphe entier à décrire ces réalités au conditionnel : ce sont pourtant des faits. Jaeghere veut remettre de l’ordre au motif que Brown et Goffart occultaient les conflits et les violences : c’est particulièrement faux, ils ne le font pas ; ce que Michou ne comprend visiblement pas, c’est que ces violences ont été décrites et tenues pour systémiques et déterminantes par 400 ans d’historiographie, et qu’aucun n’avait cherché à voir plus loin (ça semble beaucoup moins déranger Michel de Jaeghere que l’Empire romain se soit constitué dans la guerre de conquête, avec quelques millions de mort sur le chemin, par ailleurs). Conséquence directe du travail de Brown et Goffart : les historiens ont compris qu’il était possible d’analyser la fin de la primauté de Rome et de son empereur d’Occident comme autre chose que le cataclysme du temps, et qu’il était possible de la comprendre autrement que par les faits d’armes.

En définitive, ce que Brown et Goffart ont fait, c’est remettre un peu le curseur au centre des faits, pour l’éloigner de la vision apocalyptique qui prédominait souvent. Et pour cela, ils ont semé quantité de graines pour l’étude des sociétés alto-médiévales, pour l’étude d’une période peu bavarde en textes, et parfois avare en vestiges monumentaux. Leurs travaux ont considérablement remis en question nos césures classiques entre antiquité et époque médiévale, en ce qu’ils ont démontré que les catégories mentales et politiques du monde romain ont traversé la vie des « royaumes barbares d’Occident » et de l’empire carolingien, jusqu’au IXe siècle donc. En bref, ce n’est pas par idéologie gauchisante que Brown et Goffart sont venu tordre le coup aux idées décadentistes traditionnelles, c’est tout simplement parce qu’on peut fournir une meilleure explication et une meilleure interprétation des faits en cherchant plus loin.

Ce que de Jaeghere a fait, c’est aussi de croire que les historiens n’avaient lu que Brown et Goffart, et que l’histoire ne s’écrivait qu’un livre à la fois. Ce que de Jaeghere a fait, c’est croire que les universitaires croient dur comme fer à Brown et Goffart comme il voudrait qu’on croit en son bouquin. Et ça, c’est un peu couillon (désolé Michel).

De Jaeghere disserte ensuite sur l’architecture et les conditions matérielles de l’Antiquité tardive et du bas Moyen Âge. Certes, certes, y’a moins de marbre, les villes sont moins grandes (mais plus fortifiées), les équipements publics sont moins divers et présents (car l’évergétisme civique des notables s’est transféré progressivement vers… la construction d’édifices chrétiens et de remparts). Mais de là à dire comme il le fait que la moindre écurie était en pierre : il semblerait que de Jaeghere n’ait pas vraiment lu les « travaux d’archéologues ». Car globalement, dans les campagnes, en Gaule comme souvent ailleurs en Occident romain, on traîne les pattes dans la boue, les maisons ordinaires, qui constituent 95% des édifices, restent bâties en matériaux périssables sur solins de pierres, tout le monde n’a pas sa villa de Settefinestre pour les vacances et ce, qu’on se positionne au Ier ou au IVe siècle. D’ailleurs, on observe précisément au IVe siècle un phénomène de monumentalisation et de concentration foncière dans de nouvelles grandes villae, qui furent peut-être l’armature de base au tissu rural médiéval. Encore un effet de source donc : à son fantasme d’une antiquité blanche, toute de marbre vêtue, sans pauvres, de Jaeghere répond par le fanstasme d’un empire ruiné par les barbares, double faute, 0 – 15, carton rouge, faux départ, etc.

L’auteur s’offre ensuite un petit rail de nuance pour mieux appuyer : oui, bon, en fait, c’est aussi vrai, la fin de l’Empire c’était pas aussi abrupt, c’est quand même une mutation puisque :

 » De larges pans de la culture classique avaient sombré sans attendre l’événement de 476″

Et oui c’est vrai. Mais en même temps, sans mouliner dans le sens de Gibbon, à partir du moment ou la référence culturelle ultime pour fonctionner en commun ne s’appelle plus ni Héraklès, ni Achille, mais Jésus et consorts, c’est logique que la société et les élites délaissent un peu « certains » textes. Le concept même d’universalité de la culture et de patrimonialisation du texte n’est pas encore totalement né à Rome, d’autant plus à une époque où la religion, qu’elle fut polythéiste traditionnelle ou chrétienne, est un relais obligé de la communication politique. Le culte impérial permettait de révérer le génie et la puissance agissante des empereurs divinisés à leur décès. Le christianisme fait d’eux les lieutenants d’un dieu unique, dans une production artistique hiératique caractéristique d’ailleurs. Mais les deux n’étaient pas compatibles, surtout lors du basculement constantinien, en partie esquissé par les premiers cultes à Sol Invictus sous Aurélien. Bref, non seulement l’affirmation de Jaeghere tourne à vide car elle n’est pas contextualisée et problématisée (invoquer 476 ne sert pas à donner un contexte), mais surtout, elle est en partie fausse : au Ve, VIe siècles, on apprend toujours Virgile et son Enéide, on lit toujours les mêmes auteurs qu’au début du Ier siècle, le latin est même l’objet d’une véritable renaissance par nombre de grammairiens tardifs. Une partie de la « culture classique » (ahem, et encore, il faudrait discuter ce ventre mou très général) avait donc d’ores et déjà « sombré » (ou bien n’était-elle tout simplement plus efficiente sur le plan politique et collectif ?), mais ce qu’il en restait était toujours vivant, utilisé par les élites, et ce bien après 476.

Après un long excursus événementiel assez ennuyeux (ouais je sais ça m’arrive aussi) où Michou rappelle dans plein de dates et en vrac la tétrarchie, les peuples fédérés, les invasions hunniques, quelques réflexions un peu étranges sur le patriotisme des habitants de l’Empire (hein, quoi, c’était quoi l’hymne national de l’Empire romain déjà ?), on en arrive à la sentence finale, la conclusion universelle et mécanique : tout empire est voué à disparaître s’il ne s’étend pas à l’infini (thx captain), les « empires multinationaux » (sic) s’effondrent quand ils campent en position de défense après avoir arrêté leur expansion ; trop grands, trop diversifiés dans leur population (vous le sentez venir ?) ils ne suscitent plus l’adhésion patriotique, et ne se battent plus, et meurent. Au-delà du côté un peu lapidaire et générique de la déclaration (qui n’a rien d’inédit, Ibn Khaldûn la formulait déjà au XIVe siècle), on peut s’interroger : de Jaeghere explique t-il que l’Occident contemporain doit repartir à la conquête du monde ? Regrette t-il la décolonisation ? Tient-il à ce point au concept d’empire qu’il faille à tout prix considérer l’impérialisme culturel comme une fin en soi ? Mais surtout, on se demande par le concours de quelle(s) substance(s) Jaeghere se pense t-il pertinent en mêlant aux réalités antiques des concepts tels que « réfugiés politiques », « migrant », « nationalité ». S’il fallait en conclure que MDJ s’est pris pour un philosophe de l’histoire, on serait pas loin de la réalité : l’ouvrage ne cherche en réalité qu’à démontrer une forme de loi historique au sujet des empires, loi construite dans le pur miroir des 15 dernières années. Le lecteur attentif pourra relever aisément, au long des 600 pages, la plupart des thèmes de campagne de la droite contemporaine, mais aussi ses éléments de langage et ses catégories d’analyse.

L’intervieweur a entre temps complètement disparu, forcé qu’il est de laisser parler pépère qui déploie son raisonnement. L’historien professionnel conclurait simplement sur :

  1. Michel de Jaeghere n’invente rien de nouveau, il ne propose aucun modèle explicatif qui n’existerait pas par ailleurs, il ne livre pas de nouvelles traductions des sources, il n’en propose pas d’inédites, il ne déploie aucune étude spécialiste personnelle sur la monnaie ou la céramologie ou l’analyse archéogéographique.
  2. Michel de Jaeghere produit une synthèse de synthèses, un travail de troisième main globalement polémique mais en rien définitif et impossible à contredire, bref, il cherche à créer une forme de retour en arrière. Jusque là donc, le travail est au mieux à ranger dans l’essai de vulgarisation, pas dans la synthèse de travaux réellement personnels.
  3. Michel de Jaeghere ne cherche en fait pas du tout à verser pour la recherche son travail, il se contente d’écrire pour des lecteurs qui seront d’emblée convaincus.

Le grand problème des mots que de Jaeghere emploie, donc, c’est bien leur résonance contemporaine : immigration, réfugiés, entre autres, qui soulignent assez évidemment l’orientation rhétorique du propos, et c’est encore plus flagrant dans le dernier article qu’il commet.

Les radeaux danubiens, et un petit rail de Gibbon pour se lancer :

Nous ne sommes plus en août 410, mais en octobre 2015. Entre temps, la crise des réfugiés, ISIS, ça fait travailler la tête de Michel. Et comme un historien de garde s’illustre avant tout par sa capacité à raccrocher les wagons de l’anachronisme à la locomotive du délire historique, notre auteur-journaliste-passionné a fait le plein de charbon dans un article intitulé « Quand l’empire romain ouvrait ses frontières… ». 

Et ça commence fort, très fort :

ANALYSE – Rome a été confrontée, à la fin du IVe siècle, à un afflux de réfugiés fuyant la guerre. Ses intellectuels et sa classe politique y ont vu l’occasion d’habiller leurs calculs sous les apparences de la bienfaisance. Sans mesurer les conséquences pour l’équilibre du monde romain.

On y va encore une fois sans gants. Réfugiés. Intellectuels. Classe politique. Calculs. Bienfaisance. Traduisez : migrants, penseurs de gauche, politiques complices, calcul électoral, bienpensance et droit de l’hommisme. Félicitations, on retrouve en sous-main le vocabulaire classique de la droite, contre l’immigration, contre l’accueil de réfugiés de guerre, qui estime que la « gauche », soutenue par des intellectuels inconséquents, « trahit » la France pour en tirer un bénéfice politique, sous couvert d’humanisme. Ca fait gros rouge qui tâche, ça marche, ça agrippe le lecteur qui sent qu’il va recevoir une vraie leçon de l’histoire oubliée. Le problème c’est que le concept de réfugié n’existe pas vraiment dans le cas des migrations germaniques, que les « intellectuels » c’est assez vague pour l’Empire romain dans la mesure ou l’aristocratie ne différencie pas vraiment ses élites politiques et culturelles, qui se recoupent et forment un groupe social bien établi, par ailleurs de plus en plus distinct des élites militaires. La « classe politique » ne « décide » pas vraiment, c’est avant tout l’Empereur et son entourage qui gèrent la politique extérieure, dans une construction étatique qui n’a rien d’un état nation, qui est avant tout une agrégation de provinces, de cités, de diocèses, avec des niveaux administratifs différents, et des pouvoirs de gestions différents. En terme de calculs et de bienfaisance affichée a priori, on repassera : l’Empereur n’a plus vraiment le choix que de recruter et de fédérer des peuples germaniques, car son armée se délite et sa trésorerie est faible (et les bidouillages monétaires n’y font rien).

Michou attaque sur une citation de Gibbon, un auteur du XVIIIe s. dont les théories décatentistes, déclinistes, ont été fortement remises en question par les travaux de l’histoire critique, notamment ceux d’Henri Irénée-Marrou. Cependant la citation se pose là :

«Tant que les passions et les intérêts subsisteront parmi les hommes, écrit Edward Gibbon dans son formidable tableau du déclin et de la chute de l’Empire romain, les mêmes questions débattues dans les conseils de l’Antiquité relativement à la paix ou à la guerre, à la justice ou à la politique, se représenteront fréquemment dans les délibérations des conseils modernes; mais le plus habile ministre de l’Europe n’a jamais eu à considérer l’avantage ou le danger d’admettre ou de repousser une innombrable multitude de barbares contraints par la faim et par le désespoir à solliciter un établissement sur les terres d’une nation civilisée.»

Le choix n’est pas anodin : intérêts, ministre, Europe, multitude, faim, désespoir, nation civilisée. Le champ lexical laisse a dessein un flou énorme : le lecteur qui ne saurait pas qui est Gibbon pourrait croire à une déclaration actuelle et y souscrire sans le moindre filtre sémantique. Bref.

L’article se constitue surtout comme une digression sur Andrinople, la « trahison des Goths », en 378, après quelques images d’Epinal sur les barbares un peu idiots traversant le Danube en crue sur des radeaux (spoiler : globalement, le savoir technique du pont est maîtrisé à l’époque, il suffit de lier entre elles des coques sans mât et d’en faire un ponton. César le faisait, Trajan aussi, c’est pas THE truc impossible). En bref : l’Empereur a voulu domestiquer et calmer des étrangers révoltés et indisciplinés, il s’est fait pougner dans la boue, et le successeur ne réussit à rétablir l’ordre qu’après une mauvaise guerre et un traité qui laisse les Goths en armes (ce pour quoi précisément ils sont payés, mais bon, ça, c’est un détail hein). Ce que Michel oublie de préciser, c’est que si les Goths se retournent contre Valens, c’est car ce dernier leur a coupé les vivres vers 370, alors que ceux-ci sont fédérés, défendent l’Empire, et sont moins bien payés que les soldats romains. Les guerriers avaient alors protesté contre la faiblesse de leur rémunération, alliés à des soldats romains. C’est la famine considérable qui s’en suit qui déclenche leur mouvement vers le sud, Thémistius – dont Michou cite un autre passage – de préciser à l’époque que beaucoup de Goths sont alors esclaves domestiques en Mésie, ils servent même de tabourets vivants dans les rues. C’est chic la roman way pour les allocations familiales vous trouvez pas ? Sauf que les Goths, c’est comme les pavés, à force de marcher dessus on se les prend dans la gueule. Ah, pardon, c’est pas ça à la base. Personne ne s’étonnera donc que la famine les ait incité à cavaler face à l’arrivée des Huns, plutôt que de tenter de les contenir. Par ailleurs les « Goths » ne sont pas tous d’accord entre eux : certains refusent de collaborer avec Rome, d’autres acceptent. En bref, une mauvaise gestion des effectifs, une déconsidération assez patente pour des fédérés pourtant essentiels, ainsi que des mauvais choix politiques (dans un contexte postérieur à l’usurpation de Procope) sont à l’origine d’une sévère défaite. Qu’il se soit agit de Goths ou non n’y change pas grand chose : le même schéma a pu se produire par le passé dans le cadre d’usurpations du trône impérial par des romains, avec un combat entre troupes romaines. D’ailleurs, les Goths retrouvent leur statut de fédéré directement sous Théodose, successeur de Valens.

Alors, finalement, n’est-ce peut-être pas à force de chier sur ceux qui défendaient les frontières parce qu’ils étaient un peu crados que l’Empire politique de Rome et de Constantinople sur l’Occident s’est barré en sucette ? Faut y réfléchir Michel, parce que comme tu le dis : aucun empire n’est éternel, c’est admis, et difficilement contestable, mais pour expliquer ça les « penseurs » ouvertement orientés se contentent des coupables qui les arrangent.

En définitive, Michel de Jaeghere est une belle contrefaçon, l’emballage éditorial est bien fichu et on peut s’amuser à supposer que le dernier article du Figaro est le signe de mauvais chiffres de vente. Par ailleurs, quand on tape le titre de l’ouvrage dans google, on tombe assez vite sur le site de Bruno Gollnisch, Valeurs Actuelles, Restauration Nationale, le Salon Beige.

On ne vit que de son lectorat, après tout.

L’Etat Islamique et l’archéologie : massacre antique ou propagande en toc ?

[Préambule mis à jour le 8 avril 2015 : à la suite de la récupération frauduleuse de mon article sur le site Egalité et Réconciliation, il est nécessaire de faire plusieurs mises au point : 

– Je n’autorise pas la diffusion intégrale de mes articles par le biais de copies serviles ou de C/C. Le droit de la citation, de la propriété intellectuelle s’applique aussi à ce blog, aucun de mes articles n’est sous licence commune, que cela soit dit.

– Je ne dénonce ni ne soulève aucun « complot » : il serait stupide et contraire à la méthodologie scientifique la plus élémentaire que d’essayer de rattacher toute lecture contredisant l’entité « légranmédia » à un complot judéo-sionisto-on ne sait quoi international.

– Je pointe, légitimement, et rationnellement, une des limites manifestes de la façon dont effectivement nos médias n’ont pas SU comprendre ces vidéos. Je ne dis pas qu’ils l’ont volontairement caché, je ne dis pas qu’ils l’ont sciemment mal compris, je ne dis pas non plus qu’il faut interpréter ces faits plus loin qu’eux-mêmes. Le système médiatique contemporain fonctionne sur l’indignation, l’information rapide, le flux, le direct, ce qui a nécessairement conduit à ne pas analyser en profondeur ces documents qui sont conçus comme une propagande par l’EI, et dans laquelle beaucoup sont de fait tombés dans le panneau. Il n’y a pas besoin d’aller chercher plus loin que les conclusions finales de l’article qui doit résonner comme : « fallait ouvrir les yeux les gars, vous vous êtes fait berner » et non pas « on a voulu nous cacher un truc horrible pour que l’élite judéomondialiséeaméricanolevantine fasse du trafic d’art ». La caricature de la pensée a ses limites. 

– La seule mystification n’est hélas pas celle « dégranmédia » qui ont voulu berner « légentillepersonnes », mais bien du système journalistique qui s’est fait avoir parce qu’il a voulu faire du flux, et d’une communauté internationale qui est toujours plus prompte à s’indigner qu’à vraiment faire bouger les choses pour le trafic d’art à l’échelle globale, à l’échelle nationale, régionale, supra régionale. 

A bon entendeur. J’ai demandé le retrait de mon article sur le site E&R en vertu du CPI, art. L. 335-1 à L. 335-10. Je n’espère pas grand chose d’un tel site, Mais sait-on jamais. 

En définitive, si vous cherchez à fantasmer plus loin que ce que cet article dit, il faudra vous lever tôt : produisez vos preuves, produisez vos documents, produisez vos réflexions originales, ne me pompez pas pour faire votre beurre.]

Depuis maintenant plusieurs mois, l’Etat Islamique (ISIS, EI, Daesh, etc.) s’en est pris à des sites emblématiques de l’archéologie orientale. Qu’il s’agisse du musée de Mossoul, de la cité de Nimrud, des remparts de Ninive, du palais de Khorsabad, du site arabo-parthe de Hatra, le patrimoine archéologique irakien, millénaire, unique, a souffert. Pour rappel, l’EI, dans sa vision ultra-radicale de l’islam, professe la destruction des icônes païennes et a vocation à réduire en poussière toute trace des anciens temps, des anciens cultes idolâtres, sur les territoires conquis. L’idée même de conservatoire du passé, de musée, de patrimonialisation d’une antiquité non-islamique est considérée selon eux comme illégale au sens de la loi coranique.

La plupart de ces destructions ont fait l’objet d’une médiatisation : la vidéo des combattants dans le musée de Mossoul martelant des statues, ou bien encore la récente vidéo des destructions dans Hatra, avaient pour objectif de mettre en scène un combat autant militaire et politique que culturel en rendant palpable la destruction du patrimoine. Contrairement aux vidéos montrant la mort de prisonniers, nos médias se sont largement occupés de diffuser ces images, sans vraiment d’autre commentaires que « c’est horrible, ce sont des barbares », et sans vraiment prendre le temps du recul, et de l’analyse. On livre un choc, on délivre un message, on ne construit ni son contexte, ni son implication, ni son contenu réel. De fait, on sert exactement le projet et le but recherché par l’EI.

Récemment, une voix plus rare s’est faite entendre : celle de Pascal Butterlin, professeur d’archéologie orientale à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, dans l’émission d’Emmanuel Laurentin « La Fabrique de l’Histoire » (ici : http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-actualite-de-l-histoire-anne-emmanuelle-demartini-pascal-butterli). Durant la demi-heure d’interview, P. Butterlin avait rappelé quelques éléments essentiels sur lesquels nous souhaitions revenir dans cet article.

Pillages et destructions archéologiques ne sont en rien un phénomène nouveau dans cette région du monde (ni dans nos confins européens d’ailleurs), des précédents en contexte de conflits existent de longue date (si on s’économie le débat sur les fouilles plus ou moins légales menées par les européens au XIXe et au début du XXe siècle, accompagnées elles aussi de pillages nombreux, on peut mentionner les Bouddhas de Bâmiyân, le pillage du musée de Bagdad en 2003, les destructions en Syrie depuis le début de la guerre civile, etc.). Par ailleurs, ce phénomène est loin d’être cantonné aux périodes de conflit, ni en Irak ni ailleurs. Il faut donc comprendre ces éléments au-delà de la propagande visuelle qui en est faite, au-delà du catastrophisme initial, et remettre en perspective les choses.

Beaucoup de paroles et peu d’images :

Ce qui frappait dans les destructions les plus récentes, au-delà des marteaux, c’était la rareté des images, et la minutie ahurissante du montage vidéo. On ne fera que le rappeler : l’EI communique énormément via les réseaux sociaux, maîtrise parfaitement une imagerie contemporaine mêlant jeux vidéos, récitations du coran, GoPro, drones équipés de caméra, le tout monté sous forme de teasers, avec des plans successifs, composés de manière raisonnée. On est très loin du mollah avec son AK-47 sur les genoux devant une tenture marron maladroitement peinte de versets coraniques, et criant son prêche devant une caméra a 300 000 pixels. Il y a un vrai souci de production des images et de leur ajustement médiatique. Néanmoins les images concrètes de ces destructions sont rares : 2 vidéos pour tous les sites évoqués précédemment. Une telle rareté est associée à un déferlement de mots : entre les nombreux avertissements des chefs de l’EI, les rapports catastrophés du gouvernement irakien, tout est fait pour que l’on s’inquiète et que l’on se morfonde. On entend parler de bulldozers, de dynamite, de « rasé », « anéanti ». On s’imagine un terrain aplati et retourné à coup de pelle mécanique, alors même qu’il n’existe aucune image de ce genre.

Le premier réflexe que j’ai pu avoir personnellement, c’est le recul : n’importe quel étudiant en archéologie sait le temps que ça prend de retourner à la pelle mécanique quelques centaines de mètres carrés sur 50cm de profondeur. N’importe quel étudiant en archéologie sait aussi que la plupart des grands sites orientaux comme Ninive, Nimrud, Khorsabad, font plusieurs dizaines/centaines d’hectares et sont des sites en « tell », c’est à dire des collines artificielles de plusieurs mètres (voire dizaines de mètres) d’altitude, constituées de sédiments anthropiques accumulés par des millénaires d’occupation. L’Etat Islamique dispose t-il vraiment du temps que de telles destructions impliquent ? Rien n’est moins sûr. Mais surtout : quel pourrait être l’intérêt objectif de retourner des dizaines de milliers de mètres cubes de sédiments composés à 90% de bâtiments de briques crues fondues par l’érosion, entremêlés entre eux ? Il est naïf de croire que ces gens là sont de stupides barbares et méconnaissent totalement la réalité : le pillage fait partie du mode de vie des populations locales depuis des siècles, on sait pertinemment que tout retourner ne servirait pas à grand chose.

En définitive, que nous apprennent vraiment ces images de destructions ? Au-delà du savant petit jeu de réactions de proche en proche qu’elles suscitent dans les médias occidentaux ?

Quand on s’approche un peu…

Quand on s’approche un peu la vidéo du musée de Mossoul (je vous laisse la chercher, désolé) est tout à fait instructive :

– la plupart des statues détruites sont en fait des moulages en plâtre, des copies. Pourquoi ? Car le musée de Mossoul comme celui de Bagdad avait déjà été pillé en 2003, que certaines oeuvres ont fait l’objet de copies préalables et que ce sont souvent ces copies qui ont été replacées dans les collections du musée. Un simple coup d’oeil averti le montre : ces oeuvres sont truffées d’armatures en fer modernes, autour desquelles ont été coulés les moulages. La texture même du sédiment brisé ne peut pas induire en erreur. La facilité avec laquelle les masses fendent le matériau non plus (j’ai déjà essayé de fendre un bloc de grès à la masse, je vous souhaite bien du courage pour tenter chez vous) (ne le faites pas)

– la plupart des oeuvres détruites sont des grandes statues, indéplaçables, souvent publiées et déjà connues par des moulages. De fait, ces oeuvres parfois emblématiques (le taureau androcéphale de Khorsabad similaire à ceux du Louvre) ne sont filmées dans leur destruction que pour une raison : elles sont invendables, aucun marché de l’art, même interlope, n’en voudra jamais, car la traçabilité n’est pas falsifiable (ou alors je souhaite encore une fois BEAUCOUP de courage au mec qui veut vendre un génie en grès de 4 mètres sur 7).

Quant à la récente vidéo de Hatra, c’est encore plus intéressant. Je récupère gracieusement les screenshots effectues par @DorothyKing sur Twitter avec qui on a un peu discuté de ça aujourd’hui.

Première image : des armatures maintenant un moulage en plâtre. Notre cher djihadiste, appelons le Kévin, s’acharne pendant plusieurs dizaines de seconde sur ces pauvres pieds.

Nota Bene : En bon chef de secteur son coup de pioche vaut d’ailleurs un 0/10. Kévin, tu vas te niquer le dos en faisant comme ça, tu ne pourras plus détruire de statues dans quelques années si ça continue. Il faut maîtriser le fait de faire coulisser sensuellement le manche de la pioche pour avoir un vrai mouvement de balancier.

Du plâtre, toujours du plâtre

L’équipe de choc de Kévin s’attaque aussi à un superbe aigle romain… Lui aussi en plâtre. Les armatures de l’intérieur comme sur ce nouveau screen n’ont rien d’antique. Restauration moderne, donc.

Un superbe aigle romain… En plâtre.

Là, c’est encore plus beau. Le caméraman ne se donne même pas la peine de ne pas montrer la différence MANIFESTE de texture entre le pied en plâtre et la statue posée dessus. On s’acharne donc pendant 30 secondes sur ça, c’est cool, Kévin fait de la poussière et on l’entend presque dire « tieeeens crève putain de statue » mais en fait il n’égratigne ni ne touche jamais la pierre de la statue. Il ne la touche presque pas. Probablement parce qu’avec son coup de pioche un peu pourri il ne pourrait rien lui faire, gageons qu’il a du essayer avant de se rendre compte que si elles ont déjà tenu 1800 ans c’est pas pour rien.

Encore du plâtre. VIVE LE SMECTA.

La suivante est magnifique : un beau rameau d’armatures. Plâtre, encore.

Statue en smecta solidifié.

Sur celle-ci, on y croit PRESQUE :

Mais en fait… Nooooon. Gros crampon en métal, plâtre un peu plus solide, mais plâtre probable quand même. *musique de game over*

La palme revient à Kévin 2, qui fatigué de piocher, tire 2 ou 3 coups à l’AK-47 sur un mur de 8m de haut en pierres de taille. On lui souhaite bien du courage pour faire croire que son chargeur de 30 balles aura l’efficacité d’un bulldozer de 10 tonnes (parce que c’est bien ce qu’il faudrait pour raser un mur d’une telle ampleur). Kévin 2 a donc ici un réflexe d’un enfant de 14 ans qui irai écrire « BITE » avec des balles sur les murs de la map dans Counter Strike. En définitive le montage de ces vidéos remontre et montre encore 3 ou 4 fois les mêmes scènes coupées différemment, dans un effet d’accumulation qui ne trompe pas vraiment.

Kévin 2 joue à Call Of Duty

Bref, il y a donc un gros souci de crédibilité pour de bonnes raisons :

– Si on détruit l’intransportable et l’invendable, c’est parce que derrière, l’EI s’occupe gentiment de piller les réserves des musées, y compris les œuvres idolâtres et païennes (Kévin se contredit parfois), pour les revendre à prix d’or. Moins grandes, plus facilement dissimulables, elles s’intégreront beaucoup mieux sur le marché noir qu’un bloc de 10 tonnes de grès. Le nombre de monnaies antiques issues des sites syriens sur le marché noir a d’ailleurs explosé depuis 2011

– Si on fait deux ou trois vidéos en toc dans lesquelles on martèle du plâtre, c’est parce que derrière on s’occupe de tronçonner les bas-reliefs pour les découper et les vendre eux-aussi. Plus communs, moins documentés, ils sont plus facilement écoulés sur le marché suisse notamment.

– Si on ne voit pas un seul bulldozer dans ces vidéos, c’est parce qu’un site en tell est plus aisément pillé à l’aide de fosses éparses et répétées qu’avec des gros coups de pelleteuse. Parce que l’EI cherche à s’attacher la fidélité des populations locales en laissant en friche un réservoir à mobilier archéologique qu’elles pourront vider progressivement pour se faire quelques dollars.

– Dans le cas de Ninive, les seules destructions ont concerné… Le rempart reconstitué à la fin du XXe siècle qui servait d’entrée au site pour les visites. Encore une fois, du toc.

Bref, loin de moi l’idée de relativiser totalement l’ampleur de ces destructions qui sont irréversibles et inacceptables, loin de moi l’idée de retirer aux moulages leur intérêt historique propre, loin de moi l’idée de dire « laissons couler », ce petit article cherchait d’abord à rappeler qu’il faut se méfier des contrefaçons, et surtout, éviter de se fier à la livraison interprétative de nos chers médias français qui n’ont pas vraiment eu le réflexe d’appeler des spécialistes pour parler de ces questions. Je cherche peut-être aussi à me rassurer moi-même, mais globalement, il ne fait aucun doute : malgré quelques réels dommages causés au patrimoine antique, on est surtout face à une propagande en toc.

Surtout enfin, je me permets de rappeler que si on fait un bruit énorme de ce qui se passe en Irak depuis quelques mois, les médias ont été largement silencieux sur : les pillages que les américains ont laissé faire (ou ont causé) en 2003, et les pillages quotidiens qui ont lieu aussi dans nos vertes prairies. Chaque année près de 500 000 objets archéologiques sont pillés en France (estimation), l’UNESCO estime à seulement 5% le nombre d’épaves archéologiques inviolées, et il suffit de consulter quelques dizaines de minutes les forums de détectoristes, les sites de ventes de monnaies anciennes, et les catalogues de ventes aux enchères pour se retrouver ahuri du pillage et des destructions qui ont aussi lieu sous notre nez.

Inventaire non exhaustif des âneries du Métronome

Jingle ! Soyons brefs et efficace (non je déconne, ça sera long, rude, et j’espère détaillé). Récemment, petite affaire d’un jour sur Twitter, la toile s’est moquée de ce bon vieux Lorant Deutsch. Le point de départ d’une journée de 7000 tweets sous le hashtag #JoueLaCommeLorantDeutsch, c’était une capture d’écran (que j’ai tweetée) faite sur le site des Goliards, qui reprenait un propos aberrant de notre « passeur d'(H)histoire(s) » préféré :

Goths

Arrêtons nous un instant sur cette magnifique suite d’affirmations à la fois péremptoires, erronées, et hors du champ même de la vulgarisation. Si on considère que Notre-Dame de Paris est le point d’orgue du gothique, il faudra alors sérieusement reconsidérer les créations postérieures, et les – de fait – trois siècles pendant lesquels le gothique « survivrait » à ce point d’orgue. L’architecture gothique, loin d’être seulement bornée aux cathédrales, a de très beaux jours après 1200 et probablement meilleurs que ceux de Notre-Dame post-Viollet le Duc. Faire la liste des cathédrales gothiques françaises, italiennes, anglaises, des monuments civils (palais de justice de Rouen) serait suffisant à le démontrer. S’il appartient parfaitement à Lorant Deutsch de vouloir dire que NDDP est la plus belle réalisation de l’art gothique, à la limite, passe encore. C’est certes un jugement personnel, mais ça n’a rien d’inadmissible dans le cadre d’une revue sur l’histoire de Paris.

Par contre, ça coince quand on lit la suite de cette citation :

– premièrement, il y a dans ce passage une forme de discours qui repose sur l’opposition essentialiste entre « culture méditerranéenne » et « culture on-sait-pas-trop-quoi-mais-du-nord » qui fait mal, notamment quand on sait que le latin (vraie langue du nord s’il en est) perdure comme langue du pouvoir, de l’église, et de l’administration pendant une bonne grosse partie du Moyen-Âge, quand on sait que les premiers royaumes « francs » et issus des migrations germaniques sont calqués sur des administrations complètement romaines (préfet du prétoire, comitatus, dux, et même le consulat, etc.), et que le souvenir de l’Empire comme idéal politique va traverser tout le Moyen Âge : Pippinides fondateurs de l’empire Carolingien, Ottoniens fondateurs du Saint Empire, et tutti quanti !

– deuxièmement, il y a ce passage exceptionnel dans lequel « les Goths » amènent l’art gothique. Il fallait le faire pour oser une bourde lexicale digne du CM1. Passé le rire, passé l’ahurissement, on se soulage en se disant que le doute n’est plus permis sur l’ineptie générale du « récit historique deutschien » (si on peut lui faire le crédit d’une telle cohérence interne). Les Goths, peuples germaniques évoluant entre la Germania et le Maghreb extrême, entre l’Atlantique et l’Egée, entre les années 250 et le VIIIe siècle de notre ère (ce ne sont pas les seuls, par ailleurs, à évoluer dans ce milieu), auraient été les géniteurs, les artisans de l’art gothique (après un long accouchement de 400-800 ans quand même, c’est ce qu’on appelle un beau bébé). Je ne vais pas *tout de suite* verser dans l’érudition spécialiste, cela desservirait en fait ce que je cherche à démontrer : un simple clic sur Wikipédia donne pour résultat :

Initialement dénommé francigenum opus (art français) au Moyen Âge, le terme gothique n’apparaîtra qu’à partir de la renaissance, une expression utilisée par les artistes italiens Antonio Averlino (Le Filarète) et Giorgio Vasari, pour désigner un art du Moyen Âge qu’ils jugeront de leur point de vue barbare et grossier.

Pas besoin d’avoir un doctorat, vous l’aurez aisément compris : le mot gothique est une invention rétrospective de la Renaissance, voyant dans l’art médiéval une forme d’expression de la germanité grossière des Francs. Ce gothique était aussi appelé « tudesques », qui a donné « tedesco » en italien pour dire « allemand ». Les bagages des Goths ne contenaient ni la voûte à tierceron, ni l’arc-boutant élancé milanais, ni le vitrail parisien, ni les flèches d’Amiens. C’est la Renaissance qui invente cette généalogie, alors que les hommes du Moyen Âge parlent plutôt d’Opus Francigenum, « ouvrage(s) à la manière des gens de Francie », si l’on veut « l’art des Francs ».

Loin d’être seul, Lorant Deutsch participe d’un milieu

Mais de fait, on n’est plus étonnés de ce que peut commettre Lorant Deutsch, qui capitalise depuis des années sur un air bien connu dans ses ouvrages comme Hexagone ou le Métronome : choc des civilisations, islamophobie essentialiste, royalisme à la petite semaine, mélange de problématiques contemporaines dans des réinterprétations de faits passés, absence de bibliographie récente, absence de bibliographie tout court, absence de notes de bas de page, absence de citation des sources même les plus élémentaires (on attend même du plus mauvais étudiant de L1 qu’il soit capable de citer la Guerre des Gaules correctement dans un devoir rédigé maison) ; le « passeur » qui se définit comme un conteur humble se hissant sur les épaules de géants sait se vendre auprès d’une nébuleuse intellectuelle dont on ne peut pas ignorer les affinités internes : il s’agit d’un cercle d’idéologues plus ou moins réactionnaires, plus ou moins mis en avant ou oeuvrant en arrière-scène : Patrick Buisson, Alain Finkielkraut, Eric Zemmour, Michel de Jaeghere, Franck Ferrand, Stéphane Bern, Dimitri Casali, Philippe de Villiers, Jean Sevilia [etc.], autant d’auteurs, parfois anciens enseignants en histoire, souvent polémiste et avant tout essayiste, thuriféraire d’un roman national sentant de près comme de loin le moisi méthodologique et politique (et je suis gentil), alternant entre le bon souvenirs de nos monarques du passé, et du régime de Vichy, la gloriole napoléonienne et la décadence de l’éducation nationale, le génocide vendée, le fléau migratoire africano-islamisant,  et toutes ces joyeusetés.

Tous, plus ou moins, sont aux commandes d’émissions de culture, éditorialistes de talk show ou intellectuels médiatiques, directeurs de publications de revues grand public, bref, ils ont les commandes d’un appareil médiatique bien rôdé, choisissent à loisir le champ de bataille et la configuration du terrain du fait de leur force de frappe : leur audience. Leurs armes : leur facilité déconcertante à triturer les faits pour produire des discours simplistes et reproductibles à l’envi par une cohorte de lecteurs parfois convaincus a priori et déjà séduits à l’avance, parfois curieux et mal préparés et donc convertis par le choc intellectuel que constitue parfois ces inventions d’eau chaude vendues comme des révélations choc ou comme des choses que l’on avait jamais voulu vous apprendre plus tôt. Leurs apologues involontaires : les autres journalistes, vendant un peu complaisamment les ouvrages des collègues en les invitant pour en faire la promotion, manquant parfois, de fait, des outils critiques pour décortiquer ce qui s’avère être des entreprises d’enfumage en série.

Le passeur Deutsch à qui nous nous intéressons ce jour sait de fait très bien se vendre à la télé : débit de parole improbable, parfois décousu mais bruyant, absence totale de contradiction de la part des intervieweurs / chroniqueurs, voire collusion pure et simple et affichée. On ne sait s’il faut lui en vouloir directement ou si finalement, c’est au fonctionnement médiatique contemporain qu’il faut s’en prendre, orienté uniquement vers le promotionnel, écartant sciemment les chercheurs de la plupart des débats scientifiques ayant une portée politique (l’histoire incluse), non pas parce que les chercheurs ne sont pas assez bons orateurs ou intéressants, bien au contraire, mais simplement car ils n’ont pas autant de chose à vendre, et qu’ils ont souvent un peu plus de choses à proposer qu’une promo normée par un agent qui a booké l’interview.

Stratégies rhétoriques

Les arguments de L. Deutsch pour écarter les critiques et balayer toute forme de remise en question de sa position sont toujours assez simples, emballés et relancés en boucle et forment un petit assemblage rhétorique malgré tout très efficace, séduisant pour le commun, en partie car il confine à la tautologie et au syllogisme. Voici une brève liste des façons dont Deutsch se défend :

« Moi ou le vide »

– Tout d’abord, Lolo affirme qu’il n’existe pas de vulgarisation historique en France (faux) et qu’elle ennuie les gens (faux, mais pour d’autres raisons) ; cette affirmation gratuite peut aisément se démonter facilement en allant dans une vraie librairie correcte, en cherchant sur Wikipédia les références principales sur les sujets majeurs de l’histoire de l’humanité, en demandant à un enseignant d’histoire du secondaire, ou de l’université, qui a toujours une bibliographie pour débutant sous la main. De nos jours, les réseaux sociaux permettent notamment cette horizontalité partielle avec les détenteurs de ces chemins livresques et bibliographiques et peuvent conseiller à tout un chacun une liste d’ouvrages facilement compréhensible pour tout le monde. En bref, des ouvrages de vulgarisation il en existe des centaines en France, l’émission « La Fabrique de l’Histoire » d’Emmanuel Laurentin, mais d’autres quotidiennes aussi (Les chemins de la connaissance) permettent de connaître lors de leur sortie tout un tas de bons livres. Pourquoi ennuierait-elle les gens, cette vulgarisation ? Parce que comme l’a brillamment démontré l’historien Nicolas Offenstadt, les télés et les radios, dans leurs segments les plus vus et écoutés, dans les show promotionnels, ne vendent que de l’histoire bling-bling : grandes figures, grands héros nationaux, clichés culturels sur telle ou telle civilisation passée, histoire de l’anecdote et du trivial, histoire rapide et pas chère.

« Je fais mieux que les autres »

– Autre affirmation deutschienne qui fait suite à la première : les universitaires sont jaloux du succès de ses livres. Il est vrai qu’il y a de quoi hurler quand un livre à ~25€ bardé d’âneries se vend à plusieurs millions d’exemplaires, alors que Wikipédia fait mieux et gratuit. Il y a de quoi hurler quand on invite sur 40 plateaux successifs le même auteur pour le même mauvais livres quand il sort bien plus de 40 bons livres d’histoire accessibles au public chaque année. Il est vrai qu’il y a de quoi hurler quand les grands groupes médiatiques, y compris du service public puisque France 5 a adapté en documentaire plusieurs ouvrages de Lorant Deutsch en lui achetant les droits, rechignent à développer des émissions culturelles sans falsificateurs. Ces vulgarisateurs, historiens de métier ou non, n’ont à vendre que leur « ouvrage » au sens littéral du terme, leur travail, leur savoir-faire, surmonté de leur passion qui ne déforme pas nécessairement le contenu de leurs écrits au point d’en faire une blague. Les livres de ces historiens et vulgarisateurs sincères sont souvent le produit de travaux de plusieurs années, en bibliothèque, sans complaisance pour le lecteur, ne le prenant pas pour un idiot, mais tentant surtout de transmettre l’actualité des connaissances en constant renouvellement ; mais ce n’est pas de la jalousie que de s’élever contre le fait que tant de promotion soit faite à du vide : c’est la légitimité du débat public sur la transmission du savoir, et la soumission de la promotion médiatique à l’argent, à l’audimat ; c’est aussi la légitimité du débat sur la mise en avant de traficoteurs de faits : il faut constamment se remémorer le débat qu’avait suscité la publication du torchon de BHL « Le Testament de Dieu » à l’époque, quand Pierre Vidal-Naquet et Cornelius Castoriadis avaient soulevé le lièvre, et cette incapacité des médias, déjà dans les années 80, à ne pas mettre en avant des productions pseudo-intellectuelles)

« Ceux qui ne m’aiment pas sont simplement des communistes »

– Cartouche suivante de la part de Lorant : les critiques émanent toutes selon lui de gens politisés « au Front de Gauche » ou « à (l’extrême) gauche » ce qui invalide l’objectivité de la critique. Dans les faits, la politisation d’un émetteur de critique n’a pas forcément à voir avec le contenu de celle-ci si la critique se borne à l’exactitude de faits. L’art gothique des Goths, un trotskiste comme un pétainiste y verront un problème de fait historique et de réalité du savoir. Que je vote Poutoux ou Le Pen n’y changera rien à cette histoire d’art gothique. Par ailleurs cet argument se retourne assez bien contre Lorant Deutsch, qui lui-même se revendique royaliste, catholique, libéral : un problème d’objectivité peut-être ? Au fond, si Lorant Deutsch ne peut produire que des arguments ad hominem pour contrecarrer ses critiques, il le fait avant tout seul, sans avoir en face de lui les auteurs des critiques dont on parle, c’est évidemment car il n’a aucun moyen factuel de répondre sur le fond.

« Je ne suis pas ce qu’on dit que je suis »

– Lorant Deutsch n’est pas « coupable » de ses erreurs et de ses approximations car, dixit lui même, il ne revendique ni ne s’attribue le titre d’historien. En réalité, il laisse souvent ses intervieweurs faire sans vraiment trop démentir. Il n’affirme pas « faire de l’histoire ». Il affirme « être un passeur d’histoire » « raconter ce qu’il aime raconter » à sa façon. Par conséquent, selon lui, on ne peut pas l’accuser de se faire passer pour un historien, même quand la couverture de son Métronome dit bien « histoire de Paris au rythme […] ». Cet argument vaudrait son poids si Lorant Deutsch se contentait de raconter ça à ses enfants, mais quand on est invité 30 fois par an et qu’on fait vendre son livre par centaine de milliers, on doit assumer d’être devenu un personnage public, avec des propos librement critiquables dans leur contenu comme dans leur emballage.

Mais est-il vraiment vulgarisateur, Lorant Deutsch ?

Pour autant : en admettant gentiment que Lorant Deutsch soit totalement au clair et sans ambiguïté sur le titre qu’il se donne ou qu’il accepte qu’on lui donne, en admettant qu’il soit un vulgarisateur comme il tente de le dire humblement, pour ma part, je ne lui accorde pas non plus ce titre.

Un vulgarisateur est un scientifique – ou non – qui tente de véhiculer, transmettre, éditorialiser dans un format simple et dans des canaux qui ne sont pas purement universitaires un [savoir] complexe, stratifié, nourri par une [recherche] auprès d’un lectorat / auditorat / public qui n’est pas spécialiste. Vulgariser n’implique pas de falsifier, vulgariser implique de ne pas restituer toute la profondeur et la complexité d’un débat scientifique, mais d’en restituer la quintessence, la substantifique moelle, en véhiculant les clés majeures de compréhension d’une question, les méthodes et les protocoles de création de la connaissance sur une question, les termes des débats qui peuvent exister sur des détails d’une question.

En bref, un vulgarisateur en histoire ne se passera jamais de sources, ni de bibliographie, ni d’illustration pédagogiques, il ne versera pas comme Deutsch dans le psychologisme, le romantisme, le pompiérisme consternant, et la « caricature utile » des acteurs et des événements.

Malgré le fait qu’il ne revendique aucun titre, Lorant Deutsch affirme cependant que tout ce qu’il raconte est « vrai » « sourcé par des auteurs très sérieux » (on ne sait souvent pas lesquels, puisqu’il ne les cite pas) etc. ce qui est faux. Un rapide coup d’oeil dans un de ses bouquins suffit à découvrir une absence totale de bibliographie, de notes explicatives, de sources référencées. Rien, nada, niet, queutchi, wallouh.

Si cet article de blog existe, c’est car la discussion s’est engagée sur Twitter à la suite de cette histoire de Goths et d’art gothique, au sujet des erreurs que Deutsch véhicule dans ses ouvrages : erreurs méthodologiques, erreurs théoriques, erreurs factuelles, on trouve à boire et à manger pour prouver simplement que loin d’être une vulgarisation, nous sommes face à de la falsification pure et simple.

Autopsie et décorticage

J’ai donc tout simplement téléchargé le Métronome (vilain garçon) et j’ai décidé de relever les erreurs. Je me suis limité pour cet article à l’Antiquité, ma spécialité s’il en est. Et la liste est longue. J’ai procédé par captures d’écran rapides des passages les plus ahurissants, dont j’entends montrer qu’ils traduisent un par un et tous mis ensemble d’une volonté de falsification majeure du récit historique. Pour rappel, le Métronome a pour ambition de restituer l’histoire de Paris depuis l’Antiquité à nos jours, au fil des stations de métro. Il est divisé en 4 chapitres chronologiques, Antiquité, Moyen Âge, époque moderne, époque contemporaine. Allez, on y va.

Plier les Gaules

Comme dit donc, le chapitre commenté dans cet article est celui relatif à l’époque antique, donc à la protohistoire celtique et surtout l’époque romaine de Paris, plus connue à l’époque sous le nom de Lutèce. Commençons.

Deutschp12

Ce passage évoque l’île de la cité. Affirmant que « toute trace originelle en a été effacée » Deutsch ignore de fait dès les premières pages de son livre tous les travaux récents et moins récents d’archéologie et d’histoire de Paris antique. Des ouvrages de vulgarisation très simples sont disponible dans n’importe quelle bibliothèque, et permettent de se faire une idée assez simple de la réalité : on connait assez bien la morphologie de l’île pour l’époque romaine. D’abord chapelet d’îlots vaseux, l’île est consolidée et restructurée au début du IVe siècle, probablement vers 308 (la date est connue grâce aux datations des poutres en bois des ponts, retrouvées en fouilles). On connait les fortifications de l’île pour l’antiquité tardive, observées au sud comme au nord, qui constituent un élément d’un complexe palatial dans lequel l’empereur Julien établit sa résidence. On connait bien évidemment tous les vestiges de la crypte archéologique, la basilique du marché au fleur, etc. , en bref, si certes le passé « romain » de l’île de la cité n’est pas visible en surface, il n’a pas été effacé, il est seulement dissimulé à la vue des passants par des constructions ultérieures. Reste qu’il est possible de visiter la Crypte Archéologique de Notre Dame qui permet de se faire une très bonne idée de l’urbanisme tardo-antique et médiéval de la zone. Seule certitude donc, Deutsch n’a rien lu sur le sujet, et procède par phrase ampoulée pour broder sur le passé disparu.

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On retrouve dans ce passage une marotte usuelle, l’image d’Epinal que tout le monde se fait de cette scène n’a rien de neuf. Sauf que… Vercingétorix ne s’est probablement jamais rendu « armé », il s’agit d’un contresens possible du texte de César doublé de contradictions et d’embellissements postérieurs dus à Plutarque, Florus, et Dion Cassius. On se rend *normalement* désarmé au chef ennemi. La reddition de Vercingétorix fait l’objet d’un vrai débat historique, et le grand public regrettera que Lorant Deutsch se soit refusé à lui exposer une telle incertitude pourtant enrichissante : a t-il été livré par ses alliés après une discussion ? S’est-il livré de lui-même en grande pompe ? S’est il introduit dans le camp romain pour supplier son ancien ami César une dernière fois ? Était-il accompagné d’un coffret d’armes des autres chefs pour symboliser la reddition ou était-il muni de son propre équipement de pied en cap ? La reddition du chef armé était-elle un rituel celtique préexistant consistant à vouer à la vindicte ennemie le leader vaincu ? Bref, un débat historique repris surtout au XIXe siècle dans l’imagerie populaire, dont Deutsch semble s’inspirer librement pour ne pas souligner l’incertitude de la réponse. Là encore, le vulgarisateur fait un choix dommageable pour qui prétend « faire aimer l’histoire » : Deutsch n’apprend rien d’autre que ce qu’on raconte dans un petit manuel d’histoire d’école primaire de la fin du XIXe siècle. Autant dire qu’on peut s’économiser quelques euros.

Autre erreur : Vercingétorix n’a pas été exécuté 3 ans après Alésia mais en 46 av. J.-C. (6 ans donc) ; en 49, César venait alors de franchir le Rubicon, fondant sur Rome et chassant de fait Pompée de la capitale ; en 48 il défait Pompée à Pharsale, qui fuit en Egypte pour y être assassiné par Ptolémée ; César y rencontre Cléopâtre, fait sa guerre en Asie (« Veni, vedi, vici »), et ne rentre à Rome qu’ensuite ; Vercingétorix est exécuté lors du quadruple triomphe de César. Il semblerait que cette erreur ait disparu des éditions ultérieures du Métronome. On remerciera Lorant Deutsch d’avoir à l’occasion ouvert un vrai livre d’histoire.

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On retrouve dans ce passage quelque chose de pathologique chez Lorant Deutsch, qui relève du même procédé lexical que pour l’art gothique : ici Deutsch confond identité ethno-culturelle (« je me sens gallo-romain » – « je me dis gallo-romain » – « le terme de gallo-romain est une réalité ancienne ») avec le terme scientifique de « civilisation gallo-romaine », en soi commode mais un peu discutable (les Gaules romaines ont-elles vécu différemment la « romanisation » que l’Espagne, ou la Bretagne, ou l’Afrique du nord ?) ; la Gaule n’est pas « devenue gallo-romaine ». La Gaule Chevelue, espace décrit par César, a été annexé à l’empire territorial romain, divisé en provinces, les trois Gaules, créées sur un territoire que César fait correspondre à ce qu’il pense être la souche celtique gauloise, à la suite d’une conquête. Elles sont notamment intégrées par des réformes structurelles et juridiques voulues par Auguste, ou Claude notamment. C’est la convergence, notamment religieuse, entre identité romaine et identités celtiques qui permit aux historiens de parler de « civilisation gallo-romaine ». Pinaillage ? Assurément pas : le public mérite mieux que de s’entendre dire que les Gaules sont devenues romaines en un claquement de doigt, d’autant plus que l’usage du terme laisse le flou quant à la nature de ce « mélange » entre gallo et romain.

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Il y a un principal problème à ce passage : on ignore globalement, à peu de choses près, où se situait l’agglomération fortifiée des Parisii, quelle était exactement leur économie, si elle était spécifiquement axée sur la Seine ou pas, etc. ; Deutsch extrapole ici rapidement et commet ce qu’on appelle un « déterminisme géographique » pour proposer un fonctionnement économique à la Lutecia antique. On a peu de preuves d’un impôt de type « octroi » sur le passage de la Seine. Il contredit par ailleurs sa première affirmation d’absence de documentation sur l’Ile de la Cité. Ce genre de discours pris isolément n’est pas en soi gravissime. Admettons. Mais il procède en réalité d’un schéma général chez Lorant Deutsch : l’idée que Paris a toujours été destinée à devenir un poumon économique du fait de la présence de la Seine. Ce qui est loin d’être une évidence absolue.

DeutschCité

Ici, on attrape Lorant Deutsch dans ses contradictions profondes : comment sait-il au fond à quoi servait l’île de la Cité et comment elle était organisée après avoir affirmé qu’il n’en restait rien ? Il y a une contradiction majeure, laissant à penser que son livre a surtout été écrit d’une traite, sans vraiment se renseigner avant d’affirmer des choses. De fait il y a surtout des grossières erreurs :

  • le palais fortifié à l’ouest de l’île date du IVe siècle ap. J.-C., et pas du Ie s. ap. J.-C.
  • Il n’y a pas de séparation entre « autorité terrestre et pouvoir céleste » dans le monde romain. Il n’y a pas de clergé constitué. La religion est fondée sur l’obligation de la pratique juste et bien faite, l’orthopraxie prescrite par les rituels traditionnels. Les magistrats sont des prêtres, les prêtres sont des magistrats, la cité est toute représentée et intégrée dans un commerce avec les divinités. De plus de fait, le palais n’est contemporain sur l’île d’aucun temple romain connu.
  • Les « autorités » romaines du haut-empire n’avaient pas un grand cas à faire de Lutèce qui n’est capitale de rien du tout à l’époque : elle n’est que le chef-lieu de la cité-tribu des Parisii, petite subdivision territoriale de la province de Lyonnaise, voisine de peuples bien plus puissants : Meldes, Senons, Carnutes, Aulerques Eburovices.
  • Comment pouvait-il y avoir un « temple » « agrandi et embelli » alors même que Deutsch affirme que l’île est mal connue, et qu’il explique quelques pages auparavant qu’on ne sait même PAS où est la ville gauloise des Parisii (qu’il situe à Nanterre lui-même) ? Comment un tel temple pourrait-exister alors qu’il n’a pas été découvert et que l’île de la Cité n’est qu’n chapelet vaseux sans constructions monumentales avant les années 300 de notre ère ?

En bref, la présence d’un temple jovien (= « dédié à Jupiter ») sur l’île de la Cité n’est pas avérée strictement et définitivement, d’autant plus que le cœur de la ville n’est pas sur l’île durant le haut-empire, mais… Au sud de la Seine ! Lutèce est avant tout une ville de la rive gauche, dont le coeur se situe rue Soufflot. Certaines traces y sont elles vraiment visible. Mais Deutsch ne nous en parle pas vraiment…

Nautes

Deutsch évoque ici le célèbre « Pilier des Nautes » superbe pièce exposée au Musée de Cluny. Cette inscription monumentale de la corporation des nautes (naviculaires) et des utriculaires (transporteurs d’outres) a bien été retrouvée sur l’île, mais dans les fondations d’un bâtiment médiéval, en réemploi, et donc pas du tout en position « primaire » à l’emplacement qui était le sien au moment de son érection. Le pilier n’a pas de provenance primaire établie avec certitude. Lorant Deutsch commet par ailleurs une immense bourde de latin et montre une méconnaissance profonde de la religion romaine : Tibère n’est pas désigné comme OPTIMVS MAXIMVS (très bon très grand) dans l’inscription, c’est seulement et uniquement Jupiter (dont on connait le culte à Jupiter Optimus Maximus à Rome et dans l’Empire) ; Deutsch plaque ici volontairement son petit délire sur le culte impérial et sur la grandeur des souverains. Ou bien montre seulement qu’il n’a jamais ouvert UN SEUL livre d’histoire romaine. Pas un seul.

JésusParis

Là, on commence à rentrer dans un truc fractalement perché, dans un livre sur l’histoire de Paris. Commençant par une sentence historique irrévocable, l’immortalité de Paris et de son emplacement (j’aimerais que Deutsch ait vécu à Babylone ou à Ur, Uruk, Lagash, Kish, Thèbes ou Sparte, et ait écrit les mêmes platitudes). Je vois aussi très mal à titre personnel comment Jésus, juif parlant Araméen en Judée, lors de sa naissance, a pu fêter d’une quelconque façon la naissance de Lutèce. On tient ici à noter le petit problème de délire catho qui traverse les lignes de Lorant Deutsch, Jésus étant celui qui « remet à l’heure les pendules du temps ». Il faut rappeler à notre bon vieux Lorant que lors de l’exécution de Jésus de Nazareth, supposément en 33, le monde entier s’en tape et on est loin d’imaginer le plus petit quart de dixième de succès d’un courant de pensée religieux qui est alors une secte au sein de la nébuleuse juive d’orient. Tout comme on n’est pas en mesure de prédire le futur de Lutèce à l’aune de la petite ville romaine de la montagne Sainte Geneviève. Il y a donc ici ce qu’on peut appeler une téléologie primaire : un raisonnement à rebours du temps, cherchant à prédire un passé qui s’est déjà produit, à retrouver à tout prix dans tout soupir des choses la traces d’un futur inexorable.

Nautes2

Ici, retour sur le pilier des Nautes : Deutsch sait en fait visiblement parfaitement que le pilier a été trouvé en réemploi dans une maçonnerie, il ne sait tout simplement pas ce que ça veut dire. Dommage. Il faut se relire Lorant, et surtout, il ne faut pas confier l’écriture de ton bouquin à Emmanuel Haymann !

Occupant

A ce passage, j’avoue avoir été victime d’un bug massif dans mon processeur interne. « Lutèce voulue par l’occupant romain », sur l’île de la cité, et au IIe siècle de surcroît !!! Par où commencer ?

  • Par le fait d’une fois de plus se tromper pour l’emplacement du coeur de la ville de Lutèce (qui globalement s’étale sur les pentes de la montagne Sainte Geneviève, rue saint Jacques, Soufflot, etc. et vers la Bièvre, et non sur l’ile) témoigne d’une OBSESSION pour le fait de placer les origines de la ville sous Notre-Dame.
  • « L’occupant romain » est un passage cocasse : Rome n’a pas colonisé ni occupé la Gaule comme la France a colonisé l’Algérie, ou comme le IIIè Reich a occupé la France. La romanisation des élites gauloises s’est fait dans un consensus amenant les élites celtiques à se romaniser par le droit, par la citoyenneté romaine, par l’instauration d’institutions civiques romaines (ordre des décurions, magistrats locaux, corporations, culte impérial, latin, justice provinciale, etc.) ; il n’y a pas eu d’occupation, mais consensus et acculturation. C’est une énorme différence. Le choc des civilisations n’a pas eu lieu exactement comme Deutsch l’entendrait.
  • Encore une fois, la chronologie c’est un truc têtu ! Lutèce n’est pas fondée au IIe siècle de notre ère, puisque le pilier des Nautes, attestant d’un culte de Jupiter Optimus Maximus sous Tibère à Lutèce, montre qu’il existe un sanctuaire monumental dès les années 14 – 37 ap. J.-C., soit assez tôt, et au Ier s. ap. J.-C., pas au IIe.

GalloRomaine

On n’y comprend plus rien : Deutsch fait ici le récit de la bataille entre Titus Labiénus et les Parisii au début du livre. Il la situe à Nanterre, mais les romains auraient détruit le Paris des origines, qui n’était en fait pas Paris. On perd le fil, et surtout on perd la tête face à des affirmations terribles d’ignorance :

  • Les divinités gauloises ONT survécu à la conquête romaine, César reconnaît dans le panthéon gaulois une dizaine de dieux qui sont interprétables comme des dieux proches des dieux romains : Mars, Mercure, Jupiter, etc. par ailleurs une quantité considérable de sanctuaires gallo-romains ont été découverts attestant des dieux hybridés : Mercure Solitumaros, Apollon Moritasgus, Mars Mullo, Sucellus, etc. etc. ; les dieux gaulois tels qu’Epona ont survécu pendant près de 3 siècles par endroit.
  • La langue gauloise aussi, avec notamment un document célébrissime, la tuile de Châteaubleau, qui contient un texte en gaulois de 11 lignes, daté du IIIe siècle APRES Jésus Christ. Un s i m p l e livre d’une collection grand public lui aurait appris, un simple détour par le musée d’archéologie nationale de St Germain lui aurait appris.

En bref, encore une fois, Lorant Deutsch brouille complètement les faits pour son lecteur, qui n’apprendra jamais rien de l’originalité du monde romain provincial ni de Paris en lisant un tel déroulé d’anachronismes grossiers et trompeurs. Deutsch est obsédé par le choc civilisationnel et l’effacement culturel, et ça se ressent durement chez ce catholique angoissé.

Gauloises

Cf précédemment. En ajoutant que l’identité Gauloise, c’est un peu du flan : s’il y a bien une culture celtique commune, matériellement et linguistiquement (culture de La Tène, succédant à la culture de Hallstatt), il est difficile d’attribuer aux territoires celtiques, gaulois s’il en est, une identité commune : politiquement morcelée, militairement désunie, institutionnellement pas vraiment documentée autrement que par César (trèèèèès objective comme source), l’identité Gauloise on se torche avec. Petit écho contemporain de l’identité nationale ? Nos ancêtres les gaulois, ça sent le rance.

MonumentsGaulois

Là encore on retrouve la parabole essentialiste de L. Deutsch : tout serait selon lui essentiel à l’ethnie, il y a une identité gauloise et les Gaulois n’ont jamais rien construit. C’est con comme la Lune, mais comme je l’expliquais : ce sont bien des gaulois, des habitants des provinces des Gaules, qui ont accepté (pas forcément après une demande poliment formulée, de fait) la culture romaine : si certes les celtes n’ont pas livré d’architecture monumentale, ils ont livré une documentation archéologique phénoménale : Corent, Ribemont sur Ancre, Bibracte et son formidable murus gallicus, Alésia, etc. ; Deutsch veut du marbre blanc, il n’en a pas trouvé, les Gaulois n’ont rien bâti, fin de démonstration. On sera bien plus informé et renseigné et pour moins cher en achetant quelques numéros de Archéologia ou Dossiers d’Archéologie pour 7 ou 8€. Ou en achetant un Que Sais-Je. Autant de références grand public que Lorant Deutsch gagnerait à lire avant d’écrire.

Germains

Encore une fois, le choc des civilisations sert d’homme de paille et de figure stylistique et rhétorique. Deutsch ne conçoit l’histoire que comme une suite inéluctable d’affrontements radicaux, de batailles de remplacements ethniques et de migrations. De fait Deutsch pense comme un mythographe grec de l’époque archaïque : aux Achéens ont succédé les Doriens, les Ioniens, etc. ; Les Germains n’avaient probablement à l’époque de la conquête des Gaules aucuuuune velléité de « conquête » (au nom de qui ? de quelle institution ? de quel Etat ?), et si éventuellement de migration d’après César (qui au demeurant sont assez fréquentes pour être d’abord un mode de vie, et pas un mode de prédation économique et militaire), rien ne dit que ce n’est pas une figure de rhétorique employée par le chef romain pour justifier de ses actions et légitimer sa montée vers le Rhin. La Germanie n’était pas « en marche », la Germanie était assez bien confinée derrière le Rhin, dans ses centres défendus. Les Parisii n’ont jamais eu à faire un choix entre germanisation et latinisation. Et n’auraient probablement jamais eu la faire. L’uchronie sert bien Deutsch ici, mais n’a aucun sens, ni aucun intérêt intellectuel et semble ici faire écho à tout un discours faisant des Romains les sauveurs forcés des Celtes acceptant de s’ouvrir aux lumières du monde méditerranéen pour contrer les Germains. Une étiologie de la soumission culturelle qui a des allures de discours de la revanche post-1870…

ArenesLutece

*BUZZZZ* : Les Arènes de Lutèce ne sont pas :

1) un amphithéâtre à proprement parler, mais un théâtre-amphithéâtre

2) le plus beau (ni grand) édifice de type amphithéâtre de la Gaule. Nimes, Arles, Cahors, Lyon, ça vous parle M. Deutsch ? La décoration des arènes de Lutèce est globalement pas très bien connue et n’a rien de comparable en terme de qualité avec ce qu’on trouve au sud de la Gaule, ou dans des cités un peu plus parées.

Et :

3) On connait mal l’architecture réelle du monument, puisque l’essentiel de ce qu’on en voit aujourd’hui est une restauration moderne (qui ne porte pas par ailleurs de parure architecturale antique qui aurait permis à Lolo de s’imaginer autre chose qu’un fantasme personnel)

End.

ColonisésArènes

Moui moui la puissance de Rome dans un édifice pas très grand, qui ne ressemble pas vraiment aux arènes classiques qu’on trouve dans le sud de la Gaule ou en Italie (allez voir Capoue bon sang ! Ou le Colisée !). C’est surtout un bricolage local, comme beaucoup d’édifices de spectacles en Gaule. Passons le cliché sur les orgies romaines. Passons encore une fois le gros délire colons – colonisés qui fait écho vibrant aux « aspects positifs de la colonisation » très en vogue dans la droite contemporaine.

ArenesLutece280

En fait, plusieurs textes nous disent que les Arènes sont encore debout au Ve siècle ap. J.-C., car on y tient parfois des assemblées politiques, notamment Clovis y fait un petit tour. Il y a bel et bien eu une nécropole par contre.

Parisorum

Ceci est : crétin. De fond en comble.  Ce délire de ségrégation spatiale entre des Romains et des Gaulois est ahurissant à tellement de niveaux qu’on se demande où il a bien pu être lu :

  • A partir de 212 ap. J.-C. (Deutsch parle ici du IIIe – IVe siècle), tous les hommes libres de l’empire sont citoyens romains, en vertu de l’Edit de Caracalla (appelé aussi Constitution Antonine). Mais ça, Deutsch n’en parle pas vraiment, et préfère substituer un élément de connaissance pourtant intéressant par une horreur historique totalement infondée.
  • Cet édit est passé pour entériner l’idée que : tous les habitants de l’empire sont romanisés proprement, il n’y a plus de raison d’induire des différences de statuts entre libres citoyens, libre pérégrins, libres soumis au droit stipendiaire, étrangers. Seuls les esclaves demeurent infériorisés par leur statut de bien meuble. Il n’y a jamais eu de division spatiale entre des quartiers romains et gaulois.
  • C’est crétin, historiquement faux, et improuvable (je me ferais un plaisir d’emmener Deutsch sur un chantier de fouilles pour qu’il me dise quelle maison est habitée par un romain d’une maison habitée par un gaulois pas citoyen romain, la distinction m’intéresse vraiment, les critères aussi).
  • La ville prend son nom de Civitas Parisorum au IVe siècle, c’est pas un débat compliqué. C’est un phénomène omniprésent dans la Gaule Romaine : beaucoup de cités reprennent le nom de leur ethnique. Civitas Mediomatricorum pour Metz, Cadurca (les Cadurques) remplace Divona pour Cahors, etc. etc.

Ce passage est donc à proprement parler une falsification caractérisée.

VilleGaullois

Nope, tout n’est pas forcément lié au cardo maximus. Ca aide mais bon, c’est un raccourci. Le cardo n’apprend pas aux Parisii comment la ville se construit, pour la simple et bonne raison que ce sont eux qui la construisent, avec l’aide d’architectes romains très certainement, mais dans un contexte ou ils savent ce qu’ils veulent. Par ailleurs, les Gaulois savaient ce qu’était une ville, même avant la conquête. L’absence de marbre et de plan orthogonal ne fait pas l’absence de l’urbanité. Lorant Deutsch aurait pu parler des travaux récents sur l’urbanisme protohistorique des Celtes, mais s’est visiblement abstenu de lire et d’écrire à ce sujet. Dommage ou pas ?

Denis

Là on rentre dans du WTF à large spectre.

  • Les hagiographies sur les évangélisateurs sont toutes douteuses, soumises à une critique de fond et de forme, et sont toutes des réinterprétations et des narrations médiévales a posteriori. Le coup du missionnaire envoyé par Rome comme on enverrait un Jésuite en Chine, c’est chaud patate. Deutsch ne connait manifestement pas le principe d’hagiographie, de vie des saints, qui a de fameux jours au Moyen Âge, mais qu’il faut surtout éviter de considérer comme relevant d’une historicité établie. Les récits hagiographiques ont tous plus ou moins la même structure, et servent la communication politique des souverains chrétiens et de leur milieu de cour bien des siècles après la mort des martyrs chrétiens évoqués.
  • L’historicité de Saint Denis n’est même pas prouvée.
  • Le christianisme est une religion orientale, n’a pas pour coutume de se choquer des moeurs romaines puisque les chrétiens sont souvent des citoyens romains tout ce qu’il y a de plus normaux ; l’évêque de Rome ne réside pas au Vatican dans un palais, il se cache et ne revendique pas son titre auprès des autorités. C’est un citoyen souvent sénateur qui vit d’une manière tout ce qu’il y a de plus conventionnelle. Le délire sur les faux dieux est une réélaboration tardive sonnant comme une dénonciation du paganisme romain décadent. Biais historiographique, biais de source.

Encore une fois, Lorant Deutsch semble tout ranger dans des grands blocs, des grandes cases, identité romaine, identité machin, identité truc. On se fatigue à s’imaginer à quel point il faut déconstruire ce genre de narrations falsifiées auprès des gens qui ne sont pas des spécialistes et qui gobent ça. L’histoire est plus compliquée que ça, et pas suffisamment compliquée pour ne pas formuler des nuances !

religionDenis

Non : l’empereur n’est pas vénéré en personne. Son Numen et son Genius le sont. L’empereur n’est divinisé qu’à sa mort, sur vote du Sénat. On vénère les Divi Augusti, les divins augustes, mais pas les empereurs vivants. Auguste en son temps refusait qu’on lui élevât des temples juste pour lui. Les chrétiens s’intéressent au temporel, puisque l’évêque de Rome a vocation à asseoir une légitimité politique face à un empire qui occasionnellement bute du chrétien. Les chrétiens refusent le fait de sacrifier aux empereurs divinisés, comme les juifs (sauf que les juifs ont un traité spécial qui leur permet de sacrifier une boulette d’encens pour faire genre), car ils ne reconnaissent qu’un seul dieu. Néanmoins ils participent souvent aux fêtes civiques classiques. Par ailleurs, « il faut rendre à dieu ce qui est à dieu et à César ce qui est à César » est une exhortation de Jésus envers ses disciples pour ne justement pas troubler l’ordre public. Utiliser cette locution biblique pour une telle situation est soit de la pédanterie, soit un contresens énorme.

DenisDécap

Si, si, un magistrat ou un responsable romain est parfaitement capable de comprendre un discours religieux, même monothéiste, car il y est confronté depuis des siècles. Fescennius comprend parfaitement, mais Denis fait juste crime de lèse-majesté et trouble l’ordre public. Comme Jésus en son temps, on le dézingue parce que c’est la loi, pas parce que le païen est un violent tueur de gentils chrétiens.

257RomeVaplus

En 257, pas vraiment. Depuis 253, Valérien et Gallien règnent sans partage et en corégence. Les épisodes de Trajan Dèce et Trébonien Galle, Emilien et Volusien (et un certain Sylvannacus), sont passés, ils ont stabilisé une situation qui s’était déréglée sérieusement depuis 235. L’empire n’est l’objet d’aucune sécession majeure. Gallien règne même jusqu’en 268, ce qui en fait, avec 15 années de pouvoir, un des règnes les plus long du IIIe siècle (Sévère Alexandre : 13 ans, Dioclétien : 20 ans, Septime Sévère 18 ans). Il y a là le bon vieux poncif de l’Empire romain du IIIe siècle qui ne serait qu’un marasme anarchique et insécurisé à cause des barbares, et bon soyons honnêtes ça va cinq minutes les banalités, on trouve mieux sur Wikipédia et chez Michel Christol, même pour un amateur complet on trouvera mieux dans un Que Sais-je à 8€.

Gallien

Les empereurs se succèdent et… Encore heureux ! Le problème eut été qu’ils ne se succèdent pas ! Rappel : avec la mort de Sévère Alexandre s’ouvre le règne de Maximin le Thrace. Il dure 3 ans, est éliminé par les armées de Pupien et Balbin et c’est Gordien III qui prend le pouvoir, proclamé par la garde prétorienne en 238 et jusqu’en 244. Gordien III réussit à cette date là à connement se faire tuer en voulant mener une guerre contre les Perses. Philippe l’Arabe lui succède (nous sommes en 244). vient ensuite une période vraiment compliquée entre 249 et 253, marquée par une forte instabilité. Trajan Dèce meurt au combat contre nos chers Goths en 251 et Trébonien Galle, son successeur, ne dure pas plus longtemps. S’en suit l’année de Volusien et d’Emilien, qui se conclut sur l’arrivée au pouvoir de Valérien avec ses légions de Pannonie. Valérien lance en effet en 260 une guerre de défense contre les perses, Gallien le soutient pleinement et règne à Rome en son absence. Valérien meurt, mais Gallien n’a en fait aucun intérêt à voir disparaître son père qui a stabilisé le pouvoir et les armées. Voir un opportunisme de Gallien est vite dit : dans son autobiographie, le roi Sapor Ier, vainqueur de Valérien, explique clairement qu’il n’en a pas grand chose à branler de ce que Gallien veut : il se sert de Valérien comme d’un marchepied pour son cheval, le torture, l’écorche et le fourre de paille pour en faire un épouvantail. Sapor n’attendait rien d’une rançon de Gallien, car il était en position de force après avoir maravé coup sur coup Gordien III, les armées de Trébonien Galle et Valérien. Je sais que les Perses sont fourbes, mais de là à raconter n’importe quoi sur des événements bien connus, c’en est à se lasser…

empireTardif

Rome est toujours Rome. Rome vit très bien au IIIe siècle, malgré les difficultés. Les complots ne datent pas vraiment du IIIe siècle (Claude, Séjan, Corbulon, Néron, Vindex, Galba, Othon, Vitellius, Commode, Geta et Caracalla, etc.), c’est endémique du pouvoir impérial romain. Aucune décadence ou dégradation des « moeurs politiques » (définition ?), la catastrophe pour l’empire n’est ni dans les mentalités, ni dans les faits. 410 sera un choc. La mort des empereurs au combat est une nouveauté, mais Rome reste Rome, et Rome survit jusqu’en 476, et l’empire d’Orient s’appelle l’Empire de Rome, l’idée même de Rome et de Romanité vit longtemps après le IIIe siècle. L’empire se morcelle par des velléités d’usurpation, mais on est loin de l’indépendantisme basque ou corse.

EmpreDesGaules

Ah, on revient à l’histoire nationale. Après avoir raconté du caca sur l’empire romain tardif, Deutsch essaye d’évoquer ce qu’on appelle communément « l’Empire Gaulois », abus de langage dont aucun étudiant en L3 n’est dupe : il s’agit d’un terme conventionnel qui n’a aucun rapport avec l’identité gauloise, l’indépendance de la Gaule. Postumus est simplement un énième général qui veut le pouvoir à Rome, et qui prend le pouvoir localement grâce aux armées frontalières qui le proclament. Postumus n’est pas « empereur de la Gaule » il est « restitutor » de la Gaule, pas parce qu’il se sent spécialement centré sur la Gaule, mais parce qu’il a vaincu des envahisseurs, et tous les empereurs du IIIe siècle se revendiquent restitutor d’une province quand ils y ont fait la guerre : les monnaies avec des Mars Propugnator (qui repousse l’ennemi), ou  » [Province] restituée » pullulent littéralement dans la communication impériale, qui passe beaucoup par les monnaies qui payent les troupes. La couronne d’or n’a rien de spécifique à Postumus : il s’agit de la couronne radiée présente sur toutes les monnaies impériale de type antoninien depuis Caracalla. C’est un classique depuis les années 210 après JC. (nous sommes en 260 ici).

Postumus

Si, il cherche à arriver à Rome. C’est le principe de toute usurpation. Il n’en a simplement pas les moyens, et la situation stagne pendant 9 ans, mais jamais Postumus n’a eu l’idée de fonder un empire à part. Encore heureux qu’il ne remette pas en cause son appartenance à la romanité : c’est un général romain ! Deutsch confond ici l’idée de frontière et d’état nation, installer une frontière militaire en cas de sécession n’est en rien la déclaration d’indépendance d’un état différent. C’est un état parallèle, illégal-mais-ayant-vocation-à-se-légitimer.

Postumus2

Nope, Postumus ne creuse aucun fossé. Cf précédemment. Postumus est simplement un Vespasien ou un Valérien qui n’a jamais réussi à finir ce qu’il avait commencé.

TroupesGallo

Les troupes sont romaines, pas gallo-romaines : aucun lien ethnique entre légions et territoire de stationnement. Les troupes sont romaines, parce que constituées de soldats citoyens romains. Halte aux poncifs ignorants sur l’identité, par pitié.

MariusVictorinus

Postumus est assassiné, mais ce n’est pas Tetricus qui lui succède directement. Il y a d’abord Marius, puis Victorinus.

LuteceAurélienParis

Pas encore. Paris, c’est au IVe siècle très probablement. L’île de la cité n’est pas encore fortifiée, et ce n’est qu’à la fin du IIIe que la maille urbaine se rétracte progressivement. De toute façon, Lutèce était une petite bourgade. Ce n’est pas Lyon, ni Augusta Treverorum.

CONSTANTINDIOCLETIEN

La lassitude se ressent chez moi. Constantin ne délègue rien du tout.

C’est Dioclétien qui instaure à partir de 285 un système qu’on a appelé la tétrarchie. 2 empereurs augustes, et 2 empereurs césars subordonnés se partagent l’empire. Les Augustes ont un mandat de 20 ans, ils abdiquent à la fin de ces 20 ans et les Césars prennent leur place pour devenir Augustes et se choisissent à leur tour des Césars. Dioclétien réforme complètement les provinces et l’empire, l’administration, il désigne plusieurs capitales. Il abdique en 305. Et là c’est Constantin et Maxence qui foutent la merde : refus des collègues de Dioclétien d’abdiquer, volonté de nommer leurs fils César alors que d’autres étaient pressentis, bref, à partir de 307, Constantin fait TOUT pour diriger seul : il élimine Maxence au pont de Milvius et ne règne seul qu’à la mort de Licinius vers 324. L’empire ne se morcelle pas : il est d’abord sectorisé par Dioclétien, et réuni de fait par Constantin.

LiciniusOrient

Consistance historique donnée à l’épisode du pont de Milvius tout à fait mythifié. Constantinople n’est fondée qu’en 325, après la mort de Licinius.

JulienCitéLutece

Je me demande combien de dizaines de campagnes de fouilles j’ai manqué sur l’Ile de la Cité pour ne pas savoir comment était l’architecture de la villa de Julien !!!! Plus sérieusement, ce genre de description confine au ridicule et ne repose sur rien d’autre que l’imagination romanesque de Deutsch.

GauloisJulien

Les Gaulois sont en grande partie citoyens romain depuis plus de 300 ans. Ils le sont tous par édit depuis 150 ans. Mais ils n’ont pas la culture policée huhuhu. Intéressant : cette fois ci, contrairement à une des premières affirmations qui disait que les gaulois perdaient tous leurs dieux, Julien se retrouve face à des dieux inconnus des nobles romains (o__o) ? Deutsch ne s’est manifestement pas relu. Et ça se voit. La dernière phrase est délirante. On va promener Deutsch dans les thermes de Cluny pour lui donner du « barbare » ? On va lui remontrer le pilier des Nautes de ses beaux gallo-romains ? On va le lâcher dans les arènes de Nimes ? On peut aussi l’emmener à Mandeure, à Argentomagus, au musée de Sens, etc.

Merovée

Attention on a le droit à une des plus graaaandes théories de Deutsch : Loewer, voulant dire « tour » en francique, désignerait la première tour de siège des Francs au nord de Paris, sur l’emplacement du Louvre ! Deutsch s’improvise linguiste dans une passade qui n’a rien de fondé et d’établi ni par les sources, ni par l’étymologie directe.

Par ailleurs l’existence de Mérovée n’est pas prouvée historiquement.

RomulusAugustule

Deutsch essaye de faire l’original, mais on dit plutôt Romulus Augustule, que Flavius Augustule (Qui s’appelle Romulus Flavius Augustule). Je chipote, mais ça confine à la fausse pédanterie.

Loewer1Loewer2

Encore un procédé rhétorique fascinant :

  • Deutsch postule que Loewer = ancêtre etymologique de Louvre.
  • Il postule donc qu’une première tour d’époque franque existait
  • Il décide donc que cette première « tour » (mot générique) est installée à l’emplacement du « Louvre » futur, construit 700 ans plus tard. BADABOUM.
  • Passsooooons encore une fois sur son délire d’opposition entre « mecs du nord » et « influence gallo-romaine »)

Ou, comment donner une fausse historicité à une hypothèse linguistique non prouvée. Well done Lolo !

ClotaireEtats

L’unité des états est un anachronisme qui confine à assimiler la monarchie franque à la France moderne du XVIe – XVIIe siècle en terme de prospective administrative et territoriale. On sait Deutsch royaliste et convaincu de la nécessaire continuité culturelle de Clovis à Louis XVI. Cette nouille est même pas capable de bien le cacher. En bref, Lorant Deutsch vogue et alterne : tantôt il utilise des ampoulades et des termes ronflants complètement désinformés, visant à combler un vide de connaissances et de lectures, tantôt il emploie volontairement des termes extrêmement spécifique mais relevant d’une toute autre période historique pour confondre le lecteur.

ClotaireCentralisé

Les Francs ne sont donc plus des barbares mais finalement des mecs capables de former un état centralisé solide au Ve siècle ? Et attention, car Lorant Deutsch dit ça 2 pages avant d’évoquer les massacres de succession entre frères neveux cousins et oncles, c’est la cohérence faite homme. Un rapide tour chez les modernistes voire chez les contemporanéistes s’impose pour comprendre ce qu’est un état moderne centralisé, qui n’est pas une réalité contemporaine de l’époque mérovingienne

Je suspends là la chose : vous aurez bien compris que l’époque médiévale ne semble pas plus épargnée que l’Antiquité par l’ouvrage…

Conclusion

Voilà, on a environ 90 pages de Deutsch ici. Je n’ai pas compté le nombre total d’erreurs que le livre contient, il va même de soi que certaines sont omises dans cet article, par flemme, par refus du pinaillage absolu, notamment sur des passages lassants et vides d’intérêt (plus que ceux cités ici) sur le plan du style. Mes compétences diminuent avec le Moyen Age occidental, mais on y trouverait nécessairement des âneries.

On comprendra aisément que le Métronome comporte en quelques pages l’ensemble des procédés sémantiques et rhétorique employés par Lorant Deutsch pour véhiculer sa vision : même dans une période a priori reculée, peu connectée aux enjeux contemporains, loin de la Révolution Française, loin de la monarchie catholique qu’affectionne Lorant, on décèle un schéma global de pensée et de narration qui confine à la falsification, tantôt générale, tantôt ponctuelle, de l’histoire, qu’elle soit de France ou non. Cette falsification passe par différents procédés. On y voit parfois des erreurs grossières, montrant l’hétérogénéité ou l’absence de lecture structurant le propos. La faiblesse documentaire à l’origine de cet ouvrage se double tantôt de contradictions internes, montrant aussi la douloureuse réalité : Lorant Deutsch n’écrit pas tout seul ses livres, il est évidemment aidé par un polygraphe dont le nom est connu, Emmanuel Haymann, et les irrégularités de style et petites incohérences internes en sont à mon sens une des traces, une des preuves, une des conséquences évidentes. Autre procédé de falsification, les torsions volontaires des faits, par la mise en place d’un discours essentialiste, culturaliste, fondé sur le choc des civilisation ; la téléologie est chez Deutsch constante : il y a une inexorable succession de faits du passé permettant de prédire le présent inéluctable, en bref, l’idée d’un dessein et d’un destin qu’il conviendrait de retrouver dans l’histoire. Pour Lorant Deutsch, Paris devait devenir Paris, il n’y avait aucune raison qu’elle n’advienne pas, comme si Dieu ou le destin avait posé sur la Seine un lieu favorisé par la grâce. Pour Lorant Deutsch, tout n’est qu’au service de l’advenue d’un monde chrétien triomphant, ainsi qu’une suite d’effacements et de remplacements culturels brusques et nets.

En bref, Lorant Deutsch n’est pas un vulgarisateur, mais un petit trafiquant des faits. Il les trafique parfois par méconnaissance pure de la bibliographie grand public, parfois par pur intérêt idéologique. Le tout est servi dans un ensemble au style douteux, voire lourdingue, qui n’est clairement pas autre chose qu’une forme de façon de faire croire au lecteur non-initié qu’il lit quelque chose de bien parce qu’est dit avec emphase.

Liste non exhaustive des erreurs repérées par d’autres que moi dans l’ouvrage :

– page 128 : Aucun historien ne fait état d’amours coupables entre Dagobert et Saint Eloi.
– page 132-133 : A l’époque, la polygamie n’était pas réprimée fortement. Il a fallu attendre plusieurs siècles, le Xe-XIe siècle notamment. Charlemagne a vécu avec de nombreuses concubines et épouses en même temps.
– page 134 : La charrue à bœoeufs est visiblement une invention d’Eginhard, premier biographe de Charlemagne. Il s’agissait de dévaloriser les Mérovingiens. C’est de lui qu’est venu le mythe des « rois fainéants ». Biais historiographique.
– page 218 : Philippe Auguste a été sacré en 1179, car il a été associé au trône du vivant de son père, Louis VII, qui est mort l’année suivante. Philippe Auguste n’avait que 15 ans à la mort de son père. S’il a été surnommé Auguste, c’est juste parce qu’il est né en août.
– page 247 : L’Hôtel de Ville de Paris a été agrandi en fait sous Louis-Philippe, incendié lors de la Semaine Sanglante en mai 1871, puis reconstruit quasiment à l’identique entre 1874 et 1882.
– page 250 : L’emploi de l’expression « monarchie absolue » est très anachronique. Mais ça Deutsch s’en fout.
– page 257 : La revendication officielle de la Couronne de France a été plus tardive. Ce n’est qu’en octobre 1337 qu’Edouard III ne reconnaît plus Philippe VI comme roi de France, et ce n’est que le 26 janvier 1340 qu’il se proclame officiellement roi d’Angleterre et de France. C’est le début retenu pour la guerre de cent ans.
– page 261 : Il s’agissait des maréchaux de Normandie et de Champagne. L’auteur parle juste de « maréchaux », donc il y a ambiguïté. Ce n’étaient pas des maréchaux de France (titre particulier).
– page 262 : La naissance du Tiers-Etat avec Etienne Marcel est quelque chose de fort douteux, de très controversé. Certes, les historiens libéraux, au XIXe siècle, ont fait d’Etienne Marcel un champion de la démocratie libérale, de la représentation populaire, car il avait voulu changer le mode de représentation du « commun peuple » aux Etats Généraux. Toutefois, aux Etats Généraux de 1302, on a bel et bien convoqué le clergé, la noblesse et la bourgeoisie des villes. Selon Augustin Thierry dans son Essai sur l’histoire du Tiers Etat (page 33 de l’édition de 1866), « la voix du commun peuple fut recueillie dans ce grand débat au même titre que celle des barons et des dignitaires de l’Eglise. » En note, il nous dit qu’on disait indifféremment « le tiers état, le commun état, et le commun ». La Chronique de Guillaume de Nangis emploie le mot communiarum.
– page 268 et 282 : Cette rumeur faisant de Jeanne d’Arc la demi-soeur de Charles VII est complètement absurde. Elle apparaît dans le livre L’Affaire Jeanne d’Arc. Visiblement, cette « thèse » a été imaginée en 1802 par un préfet, Pierre Caze. Il vaut mieux lire la biographie écrite par Colette Beaune (chez Perrin, rééditée en poche « Tempus »), qui fait bien le point sur la vie de Jeanne d’Arc.
– page 268 : La liaison entre Louis d’Orléans et Isabeau de Bavière n’est pas prouvée.
– page 282 : L’entrée des troupes de Charles VII dans Paris date de 1436 (avec le connétable de Richemont).
– page 297 : Charles IX n’a probablement pas été l’instigateur de la Saint-Barthélémy. Une des hypothèses qui rallie le plus d’avis (aucun avis n’est certain sur la question) est qu’il a été mis devant le fait accompli et a dû valider le mouvement, afin de ne pas perdre la face… Un peu comme l’a fait Henri III lorsque la Ligue fut créée en 1576.
– page 302 : Aucune allusion au siège de Paris, qui a vu une terrible famine en 1590. Rien non plus pour l’entrée de Henri IV à Paris le 22 mars 1594. Pourtant, ce sont des événements importants tant pour l’histoire de Paris que pour l’histoire de France.
– page 326 : Le mythe de la Bastille comme prison de torture ne tient plus. Ce n’était pas le goulag !
– page 361 : « Ah ! c’est la mer ! » n’a pas été prononcé en 1944 par le général de Gaulle. Cela a été écrit à la fin du tome 2 des Mémoires de Guerre, paru en 1956.


[Edition de l’article, 11/02/2015, 21h]

Quelques références tout de même : ces connaissances sur l’Antiquité ne sortent pas de nulle part. Elles sont établies par des décennies de recherches effectuées par des chercheurs du monde entier, sur des sujets aussi divers que la numismatique (études des monnaies, qui permettent de connaître les ressorts de la communication politique des empereurs romains, qui passe énormément par l’émission de pièces d’argent – deniers et antoniniens – et d’or – aureus, solidus – pour payer les troupes), la papyrologie (étude des papyrus : c’est par exemple sur un papyrus qu’on a retrouvé le texte original de l’édit de Caracalla, mentionné par d’autres auteurs postérieurs), l’épigraphie (étude des inscriptions, dont le pilier des nautes est un exemple), l’archéologie (les fouilles anciennes, récentes, les comparaisons de matériels archéologiques, l’évolution de la quantité des amphores, ou de certaines productions localisées, l’architecture des monuments civils, religieux, et militaires, l’étude de l’environnement ancien, etc.), et bien sûr les sources littéraires.

Sur Paris antique donc, quelques ouvrages hyper accessibles, avec des images, des cartes, des plans, une histoire des recherches, des restitutions argumentées, etc. :

Busson D., Paris-75. Carte archéologique de la Gaule. Pré-inventaire archéologique publié sous la responsabilité de Michel Provost, Paris, Académie des inscriptions et belles lettres, 1998 (indigeste et inutile à acheter, mais ça se trouve dans des bonnes bibliothèques)

Busson D., Paris ville antique, Paris, Editions du Patrimoine, coll. « Guides archéologiques de la France », 2001 (excellent, Busson est l’archéologue en chef du service du patrimoine et de l’archéologie de la mairie de Paris. Si y’a bien UN TYPE sur terre qui connait ce sujet, c’est lui.)

Carbonnières Ph. de, Lutèce. Paris, ville romaine, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 1997 (excellent)

Périn P. com., Lutèce, Paris de César à Clovis, Catalogue de l’exposition du musée Carnavalet, mai 1984-printemps 1985, Paris, 1984

Site web : http://www.paris.culture.fr/

Seul cet ouvrage n’existait pas quand Deutsch a publié sa première édition du Métronome, mais il existait lors de la dernière édition du livre en 2013 : Catalogue de l’exposition: Et Lutèce devint Paris, métamorphoses d’une cité au IVème s. (2011) [très utile pour la fin de l’antiquité notamment, sur les phénomènes de réductions urbaines, la fortification de l’ile, etc.]

Il s’agit d’une liste d’ouvrages qui pourrait servir à faire un bon exposé de niveau L3 – M1 en archéologie antique sur les vestiges antiques de Paris. Elle ne demande pas plus de quelques jours de travail, au mieux 15 jours pour approfondir. Vous y trouverez notamment de très belles illustrations de Jean-Claude Golvin.

Sur l’histoire romaine en général : 

Un très bon livre de vulgarisation, même si un peu « dépassé » par les recherches récentes, serait « Histoire de la Rome Antique » de L. Jerphagnon, qui nous a quitté il y a quelques années hélas. L. Jerphagnon n’est pas un historien de formation, plutôt un philosophe spécialiste de Saint Augustin et de l’histoire de la philosophie antique. Il n’empêche que cet ouvrage vous portera vraiment plus loin que celui de L. Deutsch. Je l’ai lu à 17 ans, je ne connaissais rien à l’histoire ancienne à cette époque, et c’est un de ces ouvrages qui m’a passionné instantanément.

La collection « Nouvelle histoire de l’antiquité », bien qu’un peu ardue comme première lecture, est cependant d’une qualité remarquable, elle peut commencer à se lire avec un baccalauréat (la plupart des tomes sont de fait donnés en bibliographie en première année d’histoire). Elle est constituée de 10 tomes (bon, ok, le tome sur le début de la république romaine n’est pas publié mais sera écrit par A. Rouveret, professeure des universités à Nanterre), allant de la Grèce minoenne et mycénienne (la protohistoire grecque et la haute époque archaïque), un tome sur la Grèce classique, plusieurs tomes sur le IVe siècle, l’époque d’Alexandre le Grand et des royaumes hellénistiques, les cités grecques jusqu’à la conquête romaine, viennent ensuite les tomes de l’histoire romaine : sur la république, 2 tomes, dont un merveilleusement écrit par Jean-Michel David, un tome sur l’Empire romain en occident, un sur l’empire romain en orient, et un sur l’empire romain tardif.

Pour le IIIe siècle dont j’évoque beaucoup les dates et la chronologie, après avoir lu Jerphagnon ou les tomes de la nouvelle histoire de l’antiquité correspondant, je vous conseille deux ouvrages : un super essai d’Henri Irénée Marrou intitulé « Décadence romaine, ou antiquité tardive ? » qui a considérablement fait bouger les choses sur l’interprétation générale de ce qu’on a longtemps appelé le « Bas-Empire », en remettant en place les théories et leur histoire. Ensuite, un ouvrage plus costaud mais construit comme un manuel, donc simple à lire, truffé de sources, de bibliographie, et d’exemples très concrets : « L’Empire romain du IIIe siècle » de M. Christol, un des plus grands historiens de l’antiquité romaine encore en vie, dont les disciples animent encore les cours et la recherche à la Sorbonne notamment. Bien sûr, vous pouvez aller taper du côté des ouvrages de Hinart, Modéran, Cosme, Le Bohec, etc. etc. etc. [etc.]

Sur des questions plus générales, la Gaule romaine est vastement documentée par une bibliographie allant de l’archéologie pure à l’histoire culturelle, en passant par des ouvrages de vulgarisation.

Quelques références complètement en vrac :

« Comment les Gaules devinrent romaines ? » de Pierre Ouzoulias ; « La France gallo-romaine », de Martial Monteil et Laurence Tranoy, datant de 2008, d’ailleurs TOUTE la collection dont est issue ce petit livre est conseillée, pour l’âge du bronze, du fer, le Moyen Âge. Ils sont simples, courts, blindéééés d’images et de schémas explicatifs, de références, etc.

Il existe aussi pleeeein de monographies sur Argentomagus, Grand, Nimes, Arles, vous trouverez de tout, et de manière accessible, même sur la serrurerie en Gaule romaine si vous voulez. Ces ouvrages sont écrits par des chercheurs, des gens qui consacrent leur vie à ça, pas juste un passe-temps obsédé entre deux films (Déso’ Lorànt).

Par ailleurs, pour ceux qui ont le privilège de vivre dans des villes proches ou contenant des universités, qui ont du temps libre, ou simplement de la curiosité à revendre : la plupart des cours magistraux des universités sont ouverts au public. Tant que vous ne foutez pas le bordel bien sûr. Le Collège de France est ouvert à tous, et tous les cours sont podcastés sur internet – ouais on est parfois moderne dans la recherche. C’est parfois d’un niveau un peu élevé, mais si vous avez lu un peu, vous y trouverez votre bonheur (et probablement pas Lorànt Deutsch, de fait).

Que rajouter ? Plein de choses que j’essayerai de développer dans d’autres articles. J’ai notamment demandé à d’autres amis, camarades étudiants, de gauche de droite ou de nulle part, de plancher sur les autres parties du livre Métronome (époque médiévale, moderne, contemporaine), puis on s’attaquera peut-être à l’Hexagone, etc.

(Je tenais à remercier tous ceux qui ont relayé l’article, anonymes comme journalistes aux Inrocks ou à Médiapart. C’était sympa. Je tenais à préciser : [UPDATE 2019] Je suis un banal étudiant en archéologie, mon cursus est sanctionné par une licence d’histoire, une licence d’archéologie, un Master 2 en archéologie antique, et je suis agrégé d’histoire depuis 2015, année où j’ai commencé ma thèse. A l’heure actuelle donc, je suis un étudiant, pas un chercheur en poste, seulement un doctorant parmi d’autres. Mais bien entendu, les cursus que j’ai suivis donne à chacun de ceux qui les font des clés, des méthodes, des outils, pour transmettre les connaissances en exposé, pour structurer et organiser un propos historique, pour employer une méthodologie avec le moins de biais possibles, sans travailler à l’envers : nous ne projetons pas nos théories personnelles sur les faits, les faits sont construits par des données, ces données sont analysées et constituées comme sources, qui ont leur biais connus, ces sources sont mises en relation pour envisager, et j’ai bien dit envisager, pas établir définitivement, une interprétation, et cette interprétation est toujours à mettre en balance avec d’autres sources, des méthodes nouvelles.)

Des coches manqués

Il est des transitions, des évolutions, des adaptations, qu’on a parfois à coeur de volontairement rater, biaiser, et envoyer dans des impasses.

Le cas de la mesure dite « Anti-Amazon » est de celle-ci. 

Rappelons les faits : Les vendeurs de livre en ligne, et notamment le géant américain, ne pourront plus cumuler la gratuité des frais de port et la remise autorisée de 5%. (Source : http://www.lefigaro.fr/medias/2013/10/03/20004-20131003ARTFIG00490-les-deputes-votent-une-mesure-anti-amazon.php) (Oui bon c’est le Figaro mais on s’en fout)

De ma position de jeune apprenti chercheur, dans un domaine assez spécialisé et peu documenté en librairie, je m’étonne, et je m’énerve (un peu). Je prendrai le point de vue d’un étudiant, d’un lecteur universitaire assidu, qui constitue de fait je pense un gros consommateur de livre, et qui surtout est le premier amené à se diriger automatiquement vers Amazon. 

Pourquoi que c’est une mauvaise idée qu’elle est pas bonne et qu’il faut réfléchir un peu mieux : 

  • L’argument bête et méchant mais réel : l’argent.

Je peux avancer sans trop de risques un chiffre : 9 étudiants sur 10 achètent ou achèteront un jour un, ou plusieurs livres sur Amazon. Pour plein de raisons que nous détaillerons par la suite. Je peux aussi avancer une autre chose : à Paris 1 Panthéon Sorbonne (ma fac, exemple pris parmi d’autres), 3 étudiants sur 10 sont boursiers, donc peu favorisés. 30%, c’est un des taux les plus bas de France (donc dans la majorité des facs, il y a beaucoup plus de boursiers encore). Je peux avancer un troisième élément : un manuel de premier cycle pour une matière (qui sert donc en général à préparer un partiel pour un semestre dans la plupart des cas) coûte environ 30€. Si ce n’est plus. 

Concrètement : la mesure restrictive visant à empêcher de combiner la réduction de 5% avec une gratuité des frais de ports est un élément défavorisant économiquement. Quand on commande 300€ de livres par an, ce qui est un luxe, mais que beaucoup n’ont pas le choix de s’offrir pour pouvoir travailler en dehors des BU surchargées, ne proposant que 15 exemplaires d’un manuel pour une promo de 400 étudiants, les 5% et les frais de ports offerts font une différence. De quoi manger autre chose que des pâtes pour certains. De quoi dépenser leur salaire de petit boulot estival dans autre chose, en somme. 

On peut répondre à cet argument qu’il existe des grandes librairies pour étudiant à proximité des universités qui proposent des commandes pour les livres. Le problème reste le même : il faut se déplacer, il faut commander expressément des références qui parfois n’existent que sur internet (pas qu’Amazon), et que les librairies physiques ne proposent pas toujours (voire jamais), manque de place oblige.

 

  • L’offre : 

Les librairies n’ont matériellement pas les moyens de proposer autant de références qu’un site internet, c’est un fait. Et cela est à considérer selon plusieurs angles de vue : 

– Le domaine considéré : il est clair que tous les domaines universitaires et littéraires ne sont pas égaux face au libraire. Malgré l’existence de librairies spécialisées (les 3 arguments suivant tuent net cette possibilité), l’offre en librairie est parfois absente, inexistante, anecdotique au mieux pour certaines matières. Considérons l’archéologie : passées les quelques références de vulgarisation, même les magasins Fnac, grands fossoyeurs de la culture s’il en est, ne vendent rien. Il en va de même en Histoire. La seule exception à cette règle est Gibert (qui n’est pas une librairie artisanale s’il en est, mais une grosse machine qui vend aussi sur internet), qui se fixe souvent près des universités, et qui propose tous les manuels généraux de premier cycle, et des livres majeurs historiographiquement pour le niveau L1 L2 L3, au moins souvent, au mieux parfois. Les sciences « dures » s’en sortent mieux, avec souvent de quoi se nourrir jusqu’au niveau doctorat dans beaucoup de librairies universitaires – j’ai bien dit universitaires – (bien qu’à ce niveau, la proportion d’articles très spécialisés et de références périodiques anecdotiques et confinées au monde de la recherche augmente très vite). La littérature aussi, puisque les classiques restent des classiques. Un Sartre acheté à Gibert est fondamentalement le même qu’un Sartre acheté chez M. Bertier le libraire du coin, et tout le monde vendra du Sartre, du Feydeau, du Aron, ou du Flaubert. Tout le monde ne vend pas les Actes du Congrès de Tarente. Tout le monde ne vend pas les A.I.O.N. de l’Institut Oriental de Naples. Tout le monde ne vend pas la Bibliographie Topographique de la Colonisation Grecque, pas plus que les manuels d’architecture grecque et romaine des éditions Picard. Bref, inutile de multiplier les exemples, le domaine d’étude influe largement sur l’offre des libraires physiques, qu’ils soient des spécialistes de la vente aux universitaires ou non. Ce paramètre du domaine d’étude se combine aisément à celui du niveau. 

– Le niveau d’études : Oui, argument bateau : on ne lit pas la même chose en L1 d’Archéologie qu’en M2. Cet argument est reproductible à tous les autres domaines de recherche et d’étude. Comme on l’a déjà évoqué, les librairies perdent vite leur utilité pour un étudiant qui avance dans ses études, pour quelqu’un qui veut s’intéresser à un domaine en particulier. Il reste certes la commande. Et là encore, le problème est le même : il faut que le libraire le fasse, il faut se déplacer en boutique, il faut que le livre soit dans ses références, et on paye… Des frais de ports. Tous les inconvénients d’Amazon sans les avantages (i.e. : ne pas bouger de chez toi, trouver beaucoup de choses en quelques clics, voire trouver des choses auxquelles on ne pensait pas, et ça c’est aussi important, le hasard.). On peut objecter une chose : à un certain niveau d’étude, ni les libraires, ni Amazon ne peuvent satisfaire le lecteur : il faut aller en bibliothèque… Oui, mais. 

– La géographie : Tous les étudiants ne sont pas égaux face à la géographie. Tous les étudiants n’ont pas la possibilité d’aller passer des journées en BU (petits boulots, distance de trajet forte pour les étudiants de la banlieue parisienne), tous les étudiants ne se sont pas jetés sur les 15 exemplaires disponibles pour 400 étudiants pour attraper LA référence indispensable au semestre qu’il faut ficher avant le 15 octobre sous peine de mort académique instantanée (M.A.I). Et tous les étudiants ne sont pas étudiants à Paris. Et là, le gouffre est énorme. Je le dis sans possibilité de contradiction : je ne pourrai pas étudier mon sujet de recherche à Lille, à Lyon, ou à Toulouse, ou encore même à Caen. Tout simplement car les livres dont j’ai besoin n’y sont pas, et ne sont cantonnés qu’aux bibliothèques les plus spécialisées et fournies, c’est à dire à Paris (INHA, ANHIMA, ENS, BSG, BSB, BIU, BPI, BNF, etc.). Il y a donc des livres qui ne se trouvent que… Sur Amazon. De surcroît : toutes les villes n’ont pas un grand Gibert de 4 étages (je me réfère à celui de St. Michel à Paris) où trouver tout et n’importe quoi pour beaucoup de niveaux. Bref, il y a dans la matérialité de la librairie et de la bibliothèque un obstacle à la diffusion des savoirs qui peut parfois défavoriser les étudiants de certaines disciplines. 

– La langue des ouvrages : Grosso modo lié aux point précédents, cet argument est lié au niveau d’étude, au domaine, et à la géographie. Plus on avance, plus on doit s’ouvrir et se familiariser avec des tendances de recherche provenant de l’étranger, et parfois, même pour des livres ultra-célèbres, les librairies n’offrent rien. J’ai en tête une dizaine de grands archéologues anglo-saxons que vous ne trouverez jamais en libraire, même au Gibert du boulevard St. Michel, à 800m de l’Institut d’Archéologie. Selon le sujet de recherche, il faut pouvoir avoir sous la main des références en allemand, anglais, italien, espagnol, etc. : bref, un obstacle matériel que les librairies ne peuvent pas compenser. Et qu’Amazon lui, compense largement, en quelques clics. Même les professeurs des universités commandent sur Amazon pour ce genre de cas, et j’ai pu voir passer quelques paquets marrons estampillés de la marque américaine plus d’une fois. 

  • En bref : 

Selon la filière et le niveau d’étude, les librairies peuvent avoir une utilité ou être complètement caduques.

Même les grosses boîtes comme Gibert (qui passent par le net aussi) ont leur limites selon le même paramètre filière / niveau.

Aucune ou presque aucune librairie ne propose de livres et de publications de recherche dans 5 langues différentes pour l’archéologie, et pour d’autres matières de même.

Il y a tout simplement un rapport usage / degré de spécialisation qui rend Amazon indispensable pour beaucoup d’universitaires. Même profs.

La plupart des librairies (même Gibert) proposent un bon florilège pour les manuels de licence. Passée la L3, on ne trouve presque rien.

Les inégalités territoriales évoquée précédemment n’ont aucune solution matérielle. Les grandes bibliothèques ne se déplaceront pas au lecteur (encore que la question des ressources électroniques se pose de plus en plus pour l’emprunt temporaire d’un ouvrage, ce système est d’ailleurs en place à la Sorbonne pour certains ouvrages). 

Pour ces raisons, Amazon compense largement une inadaptation des librairies physiques aux besoins étudiants notamment. Pour des usages plus communs, pour le tout venant, c’est là un tournant que les librairies doivent prendre : il faut s’avoir s’adapter aux (r)évolutions technologiques et aux structures économiques de son temps. Internet est une de ces révolutions, tout comme le parchemin a tué le papyrus, tout comme les stèles de pierre pour afficher les lois en places publiques ont changé elles aussi. Raisonner dans le sens de la conservation à tout prix, ce n’est pas sauver le patrimoine culturel. C’est l’enfermer dans une impasse et une aporie fermant de fait la porte à une évolution qui elle s’est faite sans l’avis du législateur : le consommateur du livre, l’acheteur le lecteur, a élu par le pragmatisme un système qui – malgré ses nombreux défauts – leur permet d’accéder plus vite, à meilleur marché, et plus largement à un patrimoine écrit. 

Je n’ai rien contre les libraires, ne dénonce aucun corporatisme, mais les faits sont là. Pour certains usages, la librairie est dépassée. Alors bien sûr Amazon ne reproduira jamais le plaisir de flaner dans un rayon de librairie, de trouver un truc un peu rare au hasard. Bien sûr Amazon devient caduque pour certains pans : littérature notamment, ou tout se trouve, pas que les classiques. Bien sûr, les librairies existent dans certains domaines ou on trouve de tout à tous les niveaux. Mais pas pour toutes les filières. Comme @legrugru me le rappelait sur Twitter : la librairie n’est pas un musée, il faut prendre le tournant et savoir s’adapter. On a bien inventé le parchemin car on était en pénurie de papyrus à Pergame. On a dépassé la stèle gravée pour véhiculer la loi. On a même inventé l’écriture pour conserver à distance sans se déplacer l’intégrité d’un message (économique souvent, au début). Pénaliser Amazon ne sauvera pas la librairie. Pénaliser Amazon ne permettra pas plus de faire vendre les livres par des professionnels du livre si ces derniers ne cherchent pas une évolution sensible dans leur mode de fonctionnement. On peut défendre les libraires autrement qu’en rajoutant des frais aux acheteurs qu’on croit dissuasifs. Surtout quand les acheteurs les plus susceptibles de ne pas aller en librairie, sont ceux qui n’y trouveront de toute façon par leur bonheur, même en se forçant à flaner.