La troisième bataille d’Alésia

Bon.

Vous le savez tous, j’ai mes marottes, mes obsessions, mes lubies. Dans le long inventaire de celles-ci, on trouve Lorànt Deutsch et les pseudo-historiens en général, et aussi le « débat » sur la bataille d’Alésia et sa localisation. Vous allez me dire « qu’est-ce que je peux bien en avoir à foutre de cette question ? », et vous avez raison. Qu’est-ce que vous pouvez bien en avoir à foutre ? Et bien, c’est peut-être difficile à imaginer mais ce cas est un cas parmi d’autres de la nuisance que peuvent produire les médias grands publics sur le savoir commun, la diffusion de celui-ci, polluant ainsi les artisans sincères de la vulgarisation scientifique et leur audience. Autre élément notoire quand on s’intéresse aux usages politiques de l’histoire : au coeur de ce débat, il y a de subtils points d’achoppement avec le débat sur le roman national. Déconstruire le mythe des contre-Alésia est donc aussi une oeuvre de neutralisation politique du récit historique trop souvent utilisé et usé par les discours politiciens. Vous vous êtes donc toujours / parfois / jamais demandé pourquoi est-ce qu’on faisait tout un flan autour de la localisation d’Alésia (jusque dans Astérix hein) ? Essai de réponse dans ce billet, qui sera une sorte d’exercice de méthode.

Récemment, pour occuper mes dernières soirées en Italie où j’étais pour étudier du matériel, j’ai décidé de faire un peu de ménage sur Wikipédia. Pourquoi 1) faire du ménage ? 2) sur Wikipédia ?

Premièrement faire du ménage, ça veut simplement dire : supprimer du contenu non-encyclopédique, qui ne respecte ni la neutralité du point de vue, ni l’absence de ton promotionnel requis par Wiki, ni le sourçage secondaire des informations, ni le refus du « Point Of View Pushing » (POV-P ; POV pushing, etc.). Wikipédia a des règles bien précises de collaboration et quand elles ne sont pas respectées, ça devient vite le bordel. Et surtout, cela corrompt le projet et la qualité de son contenu de manière inadmissible.

Sur Wikipédia pourquoi ? Parce que l’essentiel des théoriciens du complot sur Alésia, des partisans des alter-Alésias (dans le Jura notamment), officient non pas dans des revues à comité de lecture ou dans des publications scientifiques reconnues, mais dans des blogs obscurs produits par des associations faisant la promotion d’autres sites, et sur Wikipédia en récupérant le contenu desdits blogs pour les copier-coller sur l’encyclopédie pour donner une pseudo-apparence de scientificité à tout ça. Bref, des charlatans, et des charlatans qui mettent sur un pied d’égalité, sans hiérarchie aucune de l’information scientifique, des fouilles menées depuis 150 ans avec des sites théoriques étant au choix complètement fantaisistes, « potentiels » mais vérifiés comme faux, ou tout simplement en partie fouillés mais incomparables avec la somme des arguments et des découvertes faites à Alise Sainte Reine.

Un bref résumé du problème s’impose donc : je vais essayer de rassembler ici, sans avoir la prétention d’atteindre le niveau de publications plus complètes, les tenants et aboutissants du sujet, l’histoire de celui-ci, et surtout, l’état des données scientifiques. Ce billet de blog est à charge, il ne s’en cache pas, mais il sera globalement étayé, ce qui a le mérite d’être déjà mieux que la plupart des théoriciens « anti-Alise ».

Jingle.

La bataille d’Alésia fait partie de ces événements marquants dans l’histoire antique et elle a fortement imprimé sa marque sur l’historiographie nationale française, surtout – forcément – à partir du XIXe siècle, époque durant laquelle émergent en vrac le nationalisme, le roman national, la recherche des origines de la nation, etc. Pour la section « histoire de l’histoire », se référer à *plein de gens* qui ont écrit sur ça.

Cet affrontement, gigantesque, marque classiquement la fin de l’époque de l’indépendance de « la Gaule » (en réalité, des peuples celtiques contenus dans les frontières dessinées par le territoire capturé par César), et entérine le contrôle romain d’une région qui était cependant fortement empreinte de la marque de Rome depuis plus d’un demi-siècle : en effet, les défaites celtiques des années 120 avant notre ère avaient porté un coup dur aux « gaulois », marquant la conquête du sud de la France (devenue Gaule Transalpine puis Gaule Narbonnaise) ; une part non négligeable des peuples celtiques était donc rentrée dans l’orbite de Rome, par des traités de paix, d’alliance militaire, voire des relations de clientèles.

Cette bataille, marquant la défaite des coalisés de Vercingétorix, fut donc au cœur des problématiques de définition de l’identité nationale, et de recherche des origines de la nation française. On faisait ainsi de Vercingétorix le « premier des Français », et de ses troupes la première trace de la nation assemblée pour son indépendance. Badaboum, ça commençait mal avec une grosse peignée des familles. Ladite grosse peignée consiste en un siège monumental, avec plus de 50km de fortifications, et plusieurs centaines de milliers d’hommes mobilisés. Autant dire : un sacré bordel.

Les « débats » qui ont alors émergé autour de ce siège historique ont très vite essentiellement porté sur la question de la localisation du lieu de la bataille, et donc sur la question de la localisation de l’oppidum d’Alésia, « oppidum » (= site fortifié de hauteur) des Mandubiens, peuple faisant partie des Séquanes de l’ouest. Je vous le dis de but en blanc, sans détour et sans chichi : ce débat est en réalité clos pour l’immense majorité de la communauté scientifique française – non seulement – mais aussi internationale. Il était en passe d’être fermé depuis un bon siècle, mais fut définitivement fermé par des fouilles franco-allemandes sur le site d’Alise Sainte Reine dans les années 1990. J’y reviendrai. Pour autant, depuis les années 60, un petit groupe d’irréductibles s’obstine à affirmer haut et fort qu’Alésia n’est pas où elle est, mais bien tout à fait ailleurs, ceux-là, disciples d’un archiviste auto-proclamé archéologue nommé André Berthier, avancent qu’il n’y a rien à Alise Sainte Reine qui permette de conclure, et qu’en fait tout est dans le Jura, sur le site de Chaux des Crotenay (pour ne citer que le plus tristement célèbre). Qui sont-ils ? Quels sont leurs réseaux ? Leurs arguments ? Pourquoi tout ça ? Nous y reviendrons.

L’histoire du bordel, quand même :

Avant le XIXe siècle, personne ne débat vraiment de la localisation d’Alésia à Alise : dès le IXe siècle de notre ère, aux alentours de 865, un moine, Héri de Saint-Germain d’Auxerre, dans son récit du transfert des reliques de Sainte Reine d’Alise jusqu’à Flavigny fait explicitement le lien entre Alise et le siège mené par César. La figure de Sainte Reine témoignerait selon lui d’une tradition hagiographique locale qui remonterait au Ve siècle, à l’époque où le nom du lieu semble avoir été – y’a pas de secrets – Pagus Alisienses, le « ~pays~ des Alisiens ». La traduction du mot Pagus a toujours été compliquée si je ne m’abuse, elle correspond à une réalité juridique difficilement définie, ça semble en tout cas avoir été une forme de fraction territoriale au sein des civitates (les cités) du monde romain d’occident, quand on se penche sur l’histoire des territoires des Lingons et des Eduens, aux frontières desquels se trouve Alise, on constate en fait que les Mandubiens n’ont jamais obtenu le droit de cité au sein de la province, peut-être pour sanctionner le fait qu’ils avaient accueilli l’armée de Vercingétorix : Alésia est toujours restée une subdivision au sein d’une autre cité gallo-romaine, sans autonomie pleine au niveau de la gestion locale des affaires, et ayant ainsi conservé le gentilé des occupants de l’oppidum devenu ensuite agglomération romaine aux nombreux sanctuaires connus et fouillés depuis plus d’un siècle.

Héri, qui n’était pas con, était un élève de Loup de Ferrières, abbé, érudit, donc pas con non plus, qui avait redécouvert une copie transmise par le temps du texte de la Guerre des Gaules de César. Traditions locales et érudition antique ont donc convergé dans ce brillant neuvième siècle de « renaissance carolingienne » comme on l’appellait parfois. C’est précisément cette survivance qui mit la puce à l’oreille des fouilleurs au XIXe siècle, mais pas que : en 1755, un antiquaire dresse déjà un plan-relevé précis du site. D’autres hypothèses apparaissent alors, certaines même plaçant le siège à Alès (ça par contre, c’est con).

Les premières fouilles ont lieu en 1784 : Pierre Laureau, écuyer du comte d’Artois, effectue des fouilles au Mont Auxois à Alise Sainte Reine. Il met au jour des monnaies, nombreuses, et des inscriptions. En 1839, coup de pot, une inscription sort. Cette dernière (Corpus Inscriptionum Latinarum, XIII, 2880) mentionne « In Alisiia » en fin de texte. A Alésia.

Le débat linguistique s’est ouvert pour savoir si le radical Alis– était courant ou pas, ce qu’il voulait dire ou pas, mais en tout état de cause, cette fois, la toge cède devant la pioche : une inscription ça voyage mal, surtout quand elle est censée être lue à l’endroit où elle a été installée pour être vue, parce que son texte fait sens avec le lieu. L’hypothèse d’Alaise, village voisin dont le nom est très proche d’Alise, est rapidement abandonnée : malgré la proximité toponymique, il n’y a rien daté de la fin de la République romaine / la Tène finale, il y a surtout des trucs de l’âge du Bronze. Bref.

La première grande phase de recherches « non ponctuelles » telles que celles qu’on constate fin XVIIIe – début XIXe commence sous Napoléon III. A l’époque, en parallèle des fouilles à Alaise, on trouve de même à Alise un dépôt d’armes de l’âge du Bronze. A l’époque la typo-chronologie du mobilier est cependant floue, et incite – erreur finalement productive – à fouiller à Alise Sainte Reine, sur le Mont Auxois, dès 1861. C’est Félix de Saulcy qui dirige les premières campagnes en tant que responsable de la « Commission de la topographie des Gaules » mise en place par l’empereur. Elles sont ensuite placées l’année suivant sous la direction du baron Eugène Stoffel. Malheureusement à l’époque, on ne fait pas publier en détail les fouilles, et il fallut attendre les années 1990 et les travaux de l’équipe franco-allemande dirigée par Michel Reddé pour que les archives redécouvertes dans les années 1950 soit exploitées d’une part, et que l’implantation des tranchées de sondage napoléoniennes soient retrouvées, refouillées, et poursuivies. On comprend alors que ces dernières avaient de fait bel et bien intercepté d’immenses structures de circonvallation et de contrevallation autour du Mont Auxois (on parle de plusieurs dizaines de kilomètres de structures d’enfermement hein, pas juste la petite bicoque au fond des bois), attestant avec certitude la présence d’un siège considérable à l’époque césarienne. Les photographies aériennes alors effectuées sur le site d’Alise montrent clairement l’emplacement des fouilles napoléoniennes et les fossés de siège interceptés, dont la marque se voit encore dans les champs (je vous invite à taper dans google « prospection aérienne archéologie » vous verrez c’est magique ce qu’on peut faire quand les plants sont mûrs à la fin de l’été juste avant les moissons et en lumière rasante).

Une petite idée : en haut la photo aérienne (prise par René Goguey, 25 juin 1990) montrant sous la végétation des structures en creux ayant modifié la microtopographie et de fait la phytographie (façon dont poussent les plantes du fait de facteurs d’humidités et de nutrition différents), en bas, le tracé repassé (rapidement, j’ai pas que ça à faire) des fossés du camp présumé de Titus Labiénus (on l’appelle ainsi car on a trouvé en y fouillant une balle de fronde en plomb inscrite de son nom « T. LAB »), un des lieutenants de César.

titlab

titlab2

Revenons au XIXe donc : la commission des fouilles effectue entre 1861 et 1865 pas moins de 282 « coupes » (i.e : des tranchées transversales interceptant les fossés dans leur largeur pour en obtenir le profil et la stratigraphie de comblement), surtout dans la plaine des Laumes et vers le lieu-dit Réa. Des plans sont réalisés, des planches sont éditées. L’objectif des fouilles se précise : déterminer le plan général des contrevallations, retrouver les camps des légions, et rechercher les dispositifs de défense. Pour préciser le vocabulaire : lorsque César assiège Alésia, il se contente pas de planter des tentes dans la plaine et yolo on attend que ça se passe. César est un fin connaisseur de l’art du siège, de la poliorcétique, ça fait un petit paquet d’années qu’il fait la guerre dans la région et qu’il assiège places fortes sur places fortes avec ses légions bien expérimentées et rompues à l’exercice. Au Mont Auxois, il sait que plusieurs dizaines de milliers de celtes sont réfugiés derrière un épais rempart (un « murus gallicus » pour être précis), impénétrable au bélier, posé sur une hauteur, et donc bien défendue. Il enferme donc l’oppidum par une double ligne : une regarde l’oppidum, avec des grands fossés, des « trous de loups » et divers éléments destinés à briser les charges d’infanterie et de cavalerie, c’est la contrevallation. Une, à quelque distance plus loin, regarde vers l’extérieur. Pourquoi ? Car César sait pertinemment que Vercingétorix ne va pas se laisser enfermer comme un pigeon, et qu’une armée de secours finirait bien par arriver. Il double donc son dispositif en créant un couloir de sécurité pour établir son siège, c’est la circonvallation, avec à des endroits stratégiques, des camps pour parquer ses légions et sa cavalerie. Bilan des courses : une fortification regarde Alésia. Une autre regarde à l’opposé. Les deux forment un couloir pour la circulation des troupes qui sont aussi retranchées dans des camps reliés par le système d’encerclement. Autre bilan : César fait bâtir ici plus de 35km de fortifications pour étrangler les assiégés et protéger ses troupes qu’il sait en infériorité.

Voilà à peu près comment ça se situe à partir des fouilles réalisées à Alise :

Planimétrie reconstituée du siège d’Alésia à partir des fouilles du Mont Auxois.

De plus, la commission des fouilles s’intéresse aussi au système défensif des assiégés : ils mettent au jour des parties de l’enceinte gauloise et des puits. Les fouilles sont interrompues par les guerres de la fin du régime impérial, et ne reprennent que plus tard, début XXe siècle. Dès 1905, Emile Espérandieu débute ses fouilles régulières sur l’oppidum d’Alise. D’abord limitées, il intensifie les fouilles progressivement. A l’époque il pense pouvoir identifier plusieurs destructions du site, dont une sous César, et d’autres postérieures. En réalité les fouilles de la fin du XXe siècle et les travaux de Joël le Gall démontreront qu’il n’en était rien, et qu’Espérandieu, avec les moyens de son temps, avait mal compris la stratigraphie et le phasage du site. En 1908, Jules Toutain reprend le bébé jusqu’en 1958. A cette période là, c’est surtout la ville gallo-romaine, postérieure au siège, qui est exhumée, attestant de la présence d’un théâtre, d’édifices de cultes, et d’une ville romaine à plein titre. La thèse d’Alaise est à l’époque définitivement réfutée. A la même époque, fin années 50, Jean-Baptiste Colbert de Beaulieu démontre que les monnaies découvertes à Alise contemporaines du siège de César sont 1) authentiques 2) des émissions monétaires de crises : monnaies coulées à la hâte, monnaies de bronze frappées avec des coins servant d’ordinaire à frapper des monnaies d’or. Alise est donc le seul endroit en dehors du territoire Arverne à documenter la présence de monnaies de Vercingétorix, qui plus est des émissions particulièrement liées à une situation disons… tendue. La sortie des archives de fouilles du Second Empire enfonce le clou : malgré l’époque, elles s’avèrent minutieuses, bien menées et surtout révèlent des résultats pour le moins manifestes. C’est Joël le Gall encore qui publie en 1974 les fameuses tessères (jetons de plomb) portant le nom des Alisienses, habitants d’Alésia.

Entre temps, un archiviste paléographe – André Berthier donc – en poste en Algérie française entend démontrer que, depuis les origines, tout le monde se trompe. Retraduisant César (à sa sauce), il considère qu’il faut suivre le texte au pied de la lettre en tout point, et qu’Alise ne correspond pas à la description d’Alésia. Il dresse donc un modèle théorique, une vision standardisée de ce que devrait être Alésia, qu’il résumera dans les années 80 en « 40 points » (un peu comme les 14 points de Wilson mais en plus nul et en plus long). Son modèle, son portrait-robot pour reprendre le nom qu’il lui avait donné, invaliderait Alise. En réalité, cette méthode hypothético-déductive relève des problèmes de méthodologie évoqués en introduction : le texte ne dit pas tout, d’une part, d’autre part, il dit parfois volontairement autre chose, ou mieux, il dit parfois des choses dans un but spécifique, que l’archéologie peut tendre à prouver comme étant une déformation. Cette méthode présente un grand problème méthodologique : au-delà de se baser seulement sur une traduction forcée et volontairement biaisée du texte césarien, elle produit 300 sites correspondant aux critères topographiques de Berthier. C’est dire déjà le flou dont fait preuve ce bon vieux Jules dans ses propres écrits. Mais on y reviendra. Berthier au moment de ses premiers « travaux » sur Alésia n’a encore jamais foutu un pied sur le site, puisqu’il est en Algérie jusqu’à l’indépendance. Qu’à cela ne tienne à son retour en France il se procure des cartes militaires, et parcourt un peu le territoire à l’œil, et désigne le site de Chaux des Crotenay / Syam comme étant l’élu, le Graal. Berthier, pas archéologue pour deux sous, demande quand même des permis de fouilles aux Antiquités Nationales : on lui refuse systématiquement, pour une raison simple : son équipe et son projet n’ont absolument pas les compétences nécessaires pour mener à bien une campagne de fouilles archéologiques sérieuse, scientifiquement fiable, et surtout qui serait suivie d’études spécialistes et de publications honnêtes. Vexé comme un pou, il crie au complot, et s’en va chouiner dans les jupons d’André Malraux qui cède, et lui fait autoriser quelques campagnes de « sondages » (fouilles en tranchées destinées à intercepter des vestiges de manière transversale, en gros). Je vais le dire vite parce que ça fait du bien : Berthier a « fouillé » jusqu’en 1972, n’a jamais été fichu de produire un rapport de fouilles décent, il a probablement plus endommagé le site qu’autre chose, n’a jamais rien compris à la stratigraphie, ses relevés sont des visions de l’esprit assez cocasses, ce dernier voyant dans des grosses pierres aux formations naturelles des « menhirs zoomorphes », incapable de différencier des édifices médiévaux d’édifices de l’époque républicaine romaine, faisant passer 3 clous de sandales de légionnaires pour la preuve de la présence de plusieurs dizaines de milliers de guerriers (je n’invente rien), incapable d’employer un vocabulaire archéologique adapté, versant dans une emphase presque grotesque (des murs « cyclopéens » comme si on était à Mycènes quoi), voit des temples celtiques en pierre sèche là où il y a en fait des étables ou des murs d’épierrement de champs et des terrasses agricoles modernes. Bon j’avoue je vous la fais courte mais j’essayerai de développer plus loin : Berthier s’est drapé pendant presque 50 ans dans la conviction sincère – mais furieusement erronée – d’avoir trouvé quelque chose, alors qu’il ne voulait simplement pas admettre que cette fois, le texte n’était pas la vérité absolue.

Du côté des méchants archéologues du complot, on continue cependant de travailler avec les méchants sousous de l’état complice : les photos aériennes prises par René Goguey au cours de nombreux survols d’Alise et du Mont Auxois révèlent tous les dispositifs de siège, les traces des tranchées de fouilles du XIXe, comme sur cette belle photo, hélas en noir et blanc :

2016-09-13_141822

Las de tout ce zbeul agité par Berthier, las de voir monter un nombre improbable de contre-Alésia fictives, le ministère de la Culture décide qu’Alise est le site qui jusque lors a fourni le plus de résultats probants, et est indubitablement le meilleur candidat : il faut donc y remener des fouilles encore plus poussées pour confirmer définitivement ce que certains critiquent encore par obstination (ou par mauvaise foi ? Ou par fierté régionale ?). La charge des fouilles revient donc à Michel Reddé et à Siegmar von Schnurbein, deux chercheurs de renom, fins fouilleurs, et connaisseurs avisés du texte, considérant ce dernier avec une démarche scientifique, critique, contextuelle. C’est donc sous la direction du ministère de la Culture français et de la Römisch-Germanische Kommission de l’institut archéologique allemand que le programme de fouille débute en 1991. Il se termine en 1997, après de nombreuses campagnes de sondages, de fouilles plus grandes, et de décapages en aire ouverte. Le premier bilan est présenté en 1993, à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Contrairement à Berthier qui lui était infoutu de publier trois tranchées correctement, Reddé et Von Schnurbein produisent au début des années 2000 plusieurs volumes d’une grande qualité, présentant toutes leurs fouilles, publiant tout in extenso.

Quelques ouvrages de référence pour lire sur ces résultats, puisque je ne me fatiguerai pas à reproduire ce qui a déjà été écrit :

  • Reddé, M. et al., 1995. Alésia: fouilles et recherches franco-allemandes sur les travaux militaires romains autour du Mont-Auxois (1991-1997) / Ph. Barral, J. Bénard, N. Benecke…. – Paris : Académie des inscriptions et belles-lettres : De Boccard, 2001. – (Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres). – Fouilles et recherches nouvelles sur les travaux de César devant Alésia (1991-1994), Mainz am Rhein, Allemagne: Philipp von Zabern.
  • Brouquier-Reddé, V., 1996. L’armée romaine en Gaule M. Reddé, ed., Paris, France: Éd. Errance.
  • Michel Reddé (dir.) et Siegmar von Schnurbein (dir.), Alésia : fouilles et recherches franco-allemandes sur les travaux militaires romains autour du Mont-Auxois (1991-1997), t. I : Les fouilles, t. II : Le matériel, t. III : Planches hors texte, Paris, Académie des inscriptions et belles-lettres, coll. « Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres », 2001
  • Maurice Sartre, « Alésia : la dernière bataille », L’Histoire, n°260,‎ décembre 2001, p. 58-61
  • Michel Reddé, Alésia : l’archéologie face à l’imaginaire, Paris, Errance, coll. « Hauts lieux de l’histoire », 2003, 209 p.
  • Michel Reddé, 2006. Alesia -vom nationalen Mythos zur Archa͏̈ologie, Mainz am Rhein, Allemagne: P. von Zabern.
  • Michel Reddé (dir.) et Siegmar von Schnurbein (dir.), Alésia et la bataille du Teutoburg : un parallèle critique des sources, Ostfildern, Thorbecke, coll. « Beihefte der Francia » (no 66), 2008, 365 p.
  • École pratique des hautes études, Deutsches archäologisches Institut. Römisch-germanische Kommission & Institut historique allemand, 2008. Alésia et la bataille du Teutoburg: un parallèle critique des sources M. Reddé & S. von Schnurbein, eds., Ostfildern, Allemagne: J. Thorbecke.
  • Reddé, M. et al., 2012. Alésia, Paris, France.

A ce moment là de la recherche donc, on pourrait s’attendre à ce que le débat soit clos : Reddé et Schnurbein prouvent que les fouilles faites sous Napoléon III étaient authentiques, plutôt rigoureuses pour l’époque, et avaient bien permis de mettre au jour un candidat plus que plus que très sérieux pour Alésia, ils découvrent de nombreuses armes, des inscriptions aux noms de lieutenants de César sur des balles de frondes, des camps de légionnaires, des trous de loups, des fossés, des remparts, des tours, etc. etc. : tout est publié. Et le débat fut bel et bien clos : l’immense majorité de la communauté internationale n’a plus émis dès lors le moindre doute. Le Barrington Atlas, référence absolue en topographie antique dans le monde anglo-saxon, place Alésia à Alise. Aucun manuel d’histoire militaire romaine ne le place ailleurs.

Pourtant. Pourtant depuis la mort de Berthier en 2000, Danielle Porte, MCF en littérature latine à Paris IV maintenant à la retraite, spécialiste de la religion romaine (et pas vraiment d’archéologie militaire), a repris le flambeau de son maître à penser. Arguant toujours d’un complot universitaire, elle se sert d’une association et d’un entourage de fidèles pour promouvoir ses thèses. Parmi les amis de cette association, on retrouve notre cher journaliste pseudo-historien Franck Ferrand. Pour elle, Chaux est Alésia, il n’y a rien à Alise, et l’archéologie, c’est n’importe quoi tant que c’est pas elle qui la fait. En gros. Se drapant dans une fierté déplacée, elle affirme qu’on lui interdit de fouiller à Chaux des Crotenay de peur qu’elle y trouve des choses qui prouveraient que le Mont Auxois c’est du flan. C’est faux, et c’est vrai. On lui interdit bel et bien de fouiller avec un permis officiel des services régionaux de l’archéologie. Mais c’est surtout pour éviter qu’elle massacre son propre site car son équipe n’est pas composée d’archéologues. Depuis 83 pourtant, même sans permis de fouilles, Danielle Porte a tenté de mener des recherches. Une prospection pédestre (on parcourt le territoire en ramassant au sol les nombreux tessons de céramique remontés par les labours, l’érosion, etc.) avec étude du mobilier faite et payée par le CNRS a révélé que le site n’était… pas de l’époque de César. Une prospection LIDAR (on passe avec un avion qui envoie un signal laser à haute fréquence pour révéler la microtopographie d’un site, permettant de voir les fossés, remparts, tours, déclivités et massifs bâtis, même à travers un couvert forestier. Ça coûte une blinde, les résultats sont souvent merveilleux quand on sait les exploiter) a été payée rubis sur l’ongle par l’association dont elle est la figure de proue. Cette prospection n’a. jamais. été. publiée. Et pourtant, Danielle Porte prétend y voir des tours espacées de 24m. Et pourtant Danielle Porte prétend que son résultat est incontestable. Mais publiez-le bon sang, qu’on en discute. Donc : il n’y a rien à Chaux des Crotenay de publié qui soit de nature à pouvoir contester archéologiquement un site documenté tel que celui d’Alise. Il n’y a rien à Chaux des Crotenay qui justifie que Danielle Porte mendie des budgets publics, déjà rares pour les gens sérieux, pour qu’elle puisse fouillotter quelque chose qu’elle ne sait pas comprendre parce qu’elle. n’est. pas. archéologue.

Les raisons et clés de fonctionnement du bordel

Les raisons qui ont conduit à la prolifération de différentes « Alésia » sont multiples, et fourmillent d’oppositions dans lesquelles, pour reprendre la formule de Michel Reddé « la passion et l’anathème se mêlent ». S’il n’est pas un seul colloque international, un seul ouvrage d’archéologie militaire romaine qui ait remis en cause la localisation Alésia/Alise-Sainte-Reine dans la bibliographie, la question est tout autre en France où l’enjeu dépasse, de beaucoup, le domaine de la recherche archéologique scientifique en raison de la dimension symbolique que revêtent Alésia et Vercingétorix (comme expliqué précédemment). L’origine de la querelle a précédé de longtemps l’entreprise des fouilles napoléoniennes. Mais le débat a été perturbé par le caractère « officiel » de cette démarche organisée par celui qui était arrivé au pouvoir sur un coup d’État : la passion fut d’autant plus vive que l’ouvrage sur Jules César signé par l’empereur allait forcément établir la vérité officielle, et par conséquent entachée de suspicion et truquée : « on n’a jamais rien trouvé à Alise-Sainte-Reine » et « tout a été inventé pour faire plaisir à Napoléon III » sont ainsi des reproches couramment faits à l’encontre des fouilles d’Alise Sainte Reine, malgré les résultats incontestables vérifiés dans les années 1990.

Phénomène exclusivement français qui participe de la légende d’Alésia, d’autres « Alésia » ont donc surgi en même temps qu’Alaise ou à sa suite, parmi lesquelles se sont surtout illustrées : Izernore (Savoie, 1857) ; Novalaise (Ain, 1866) ; Aluze (Saône-et-Loire, 1906) ; Salins (Jura, 1952) ; Syam-Chaux-des-Crotenais (Jura, 1962) ; Guillon (Yonne, 1984). Ces Alésia franc-comtoises ont pour origine – entre autre – un texte de Dion Cassius, sénateur et historien romain, écrivant en grec, postérieur de presque trois siècles à la bataille (il termine son oeuvre vers 230 ap. J.-C. en gros), dont la traduction – souvent erronée – modifierait légèrement la chronologie et la situation d’une bataille de cavalerie – antérieure au siège – autorisant l’hypothèse d’un site franc-comtois, alors même que la phrase reste d’une grammaire simple qui n’entre pas en désaccord avec sa correspondante dans le texte de César (je vous renvoie pour cela aux écrits de Michel Reddé, je ne parle pas un latin ni un grec exemplaires, mais tous les conflits de traduction ont été réglés par des spécialistes intelligents). En bref, donc, une traduction divergente d’un texte postérieur de trois siècles à la bataille a incité localiser le siège d’Alésia bien plus à l’est, non pas à la frontière entre Lingons et Eduens, mais plus profondément en territoire Séquane, alors même que les Mandubiens (occupants de l’oppidum d’Alésia) sont des Séquanes, certes, mais de l’ouest, donc proches des Eduens et des Sénons, pas dans le Jura, en somme.

Disclaimer : le débat et la critique scientifiques sont le fondement de toute démarche de recherche et de diffusion du savoir produit. C’est à dire que même les fouilles d’Alise Sainte Reine doivent être l’objet d’une lecture attentive. Il n’est pas concevable de faire de la recherche en refusant de laisser ses travaux être livrés à un examen minutieux par ses pairs, c’est même souvent un gage de qualité. C’est d’ailleurs précisément pour ça que Lorànt Deutsch n’a jamais accepté d’être critiqué : il estime que son travail – qui n’est pas de la recherche – doit être pris comme il est avec ses imperfections, parce qu’il est « passionné ». Et c’est pour ça que Danielle Porte ne publie pas ses données, ni celles de Berthier : parce qu’elle sait qu’elle devra affronter la critique face à la qualité globalement merdique de 50 ans d’un travail ni fait ni à faire. Non. Ca ne marche pas comme ça : c’est précisément quand la passion est en jeu qu’il est nécessaire de faire preuve de précautions. Or le problème du débat sur Alésia, et des « Anti » c’est précisément qu’il n’est qu’un faisceau de passions : les « Pro » (Alise), travaillent depuis 150 ans sur un site qui était à l’origine un candidat indiqué par les données antiquaires, une première fois révélé par les fouilles des années 1830, puis les grandes fouilles des années 1860, travaux ayant ouvert des recherches sur le mobilier pendant 90 ans (épigraphie, céramique, armement, numismatique), à charge et à décharge, confirmés une nouvelle fois dans les années 1990 par de nouvelles fouilles. Les « Anti », eux, s’acharnent depuis la même époque à non pas créer une recherche méthodique et de qualité sur leurs propres « Alésias », mais à démontrer par le menu (et surtout par des procédés rhétoriques et alogiques qui méprisent globalement les règles de l’archéologie, de la philologie, et de l’histoire), qu’Alise Sainte Reine ne PEUT PAS (c’est mentalement inconcevable) être Alésia, comme s’il s’agissait d’une plaidoirie d’avocat dans laquelle la passe d’arme démontre juridiquement quelque chose au sujet d’un accusé, au lieu d’essayer de prouver par la minutie de travaux modernes que leurs sites sont au moins des candidats aussi potentiels qu’Alise. En général, les arguments des « Antis » fonctionnent tous de la même manière :

La principale méthode des antis est la suivante : citation(S) en latin de la Guerre des Gaules -> Traduction mauvaise mais faite pour faire coller à un site autre que Alise / ou bien, faite pour invalider par pseudo-logique formelle celui d’Alise -> Biais de confirmation prouvant qu’Alise ne peut être Alésia et que donc il faut la chercher ailleurs -> Mise en avant d’arguments topographico-textuello-fantasmatiques sur un random site du Jura -> Bim, c’est le site du Jura (souvent, c’est Chaux des Crotenay)

Des arguments de ce genre, on en trouve des dizaines chez les « Antis » : parfois ils font parler César en mètres, parfois ils poussent de mauvais latinistes à s’improviser stratèges en chambre pour se ré-imaginer les mouvements de troupe concernant 240000 personnes, parfois ils tracent des lignes droites un peu comme ils veulent dans des plaines pour dire que les distances sont bonnes ou non, parfois ils omettent sciemment que le texte de César n’est ni une description précise au centimètre près, ni un exposé objectif et scientifique de la bataille. Ces gens là, en pensant décortiquer scientifiquement chaque phrase de César et en leur appliquant une lecture littérale, commettent plusieurs infamies à l’égard du petit Jules : Caius, il écrit pas pour beurrer des biscottes et faire plaisir à André Berthier. La composition de son récit procède d’une entreprise politique beaucoup plus vaste, celle de convaincre le Sénat de Rome, et notamment Cicéron – avec qui il correspond pendant la guerre -, que sa guerre est juste, qu’elle est faite dans les règles des pouvoirs civils et militaires qui lui sont conférés par le Sénat et le peuple romain. De fait, César s’adresse donc à une aristocratie romaine qui pour beaucoup n’a jamais vu un siège de sa vie, ni même une bataille un peu impressionnante, et à ce titre, il reprend des modes de composition littéraires censés parler à des gars comme Cicéron qui sont pas des militaires chevronnés (voire même des pantouflards hein). C’est un peu comme si demain vous écriviez un roman historique sur une guerre au Moyen Âge : il y a fort à parier que lorsque vous décrirez une charge de cavalerie, des intertextualités se forment entre vos connaissances et votre imaginaire ; vous songerez à la charge des Rohirrims dans le Seigneur des Anneaux, par exemple, à ou à tout autre film de chevalerie / médiévaliste qui vous donnera des moyens d’imaginer ce que c’est. Bon et bien César, c’est parfois un peu pareil : il parle à des gens qui pour beaucoup n’ont jamais vu une bataille, il emprunte donc dans son Bellum Gallicum au genre du récit de siège tel qu’il existe dans les mémoires de l’aristocratie romaine, biberonnée de sources grecques plus anciennes, au sujet d’Alexandre le Grand, de Marius, de Scipion, etc. De plus, ces arguments-là se contredisent parfois entre eux : tantôt, César serait si précis qu’on retrouve au mètre (ou pas) près les structures / formes du paysage sur des alter-sites (optimistes quand n’importe quel étudiant en archéologique sait qu’érosion des structures, évolution des paysages, et réoccupations postérieures ont tendance à modifier la topographie et la conservation des structures) ; tantôt, il est en fait flou donc ça invalide Alise. Faudrait savoir : César est-il un maniaque du détail tant et si bien que ça prouve X site ? Ou bien est il trop flou tant et si bien que ça invalide Alise ? Et bien en fait aucun des deux : de nombreuses études ont été faites sur l’art de la déformation par César, notamment par Michel Rambaud dans un splendide ouvrage de 1954 : « L’art de la déformation historique dans les Commentaires de César« , dans lequel il analyse toute la stratégie littéraire déployée par Julio, non seulement dans la Guerre des Gaules, mais aussi dans les Commentaires sur la Guerre Civile, pour convaincre son lectorat et dresser un portrait flatteur de ses actions.

Autre méthode : celle de la stratégie de chambre. On invoque simplement encore des arguments de topographie pour dire qu’Alésia était une mauvaise situation. En gros : puisque Vercingétorix est le premier des Français, il ne peut pas être débile. Donc s’il a perdu, c’est à cause de César et pas d’un mauvais choix. Or, pour eux Alise est un mauvais choix car mal défendu. Donc il faut imaginer un site beaucoup plus « puissant » (pour un topographe de chambre), beaucoup plus défendu (pour un topographe de chambre). Encore une fois les idées préconçues sur la guerre romaine entrent en conflit avec le réel :  pour eux, César aurait DU IMPÉRATIVEMENT se diriger dans le Jura (toujours sur la base d’une mauvaise traduction latine), pour essayer de passer par la Suisse depuis Langres. Argument remarquable évoqué : la fuite de Benjamin Constant vers la Suisse pendant ses déboires révolutionnaires l’aurait fait passer par Chaux des Crotenay depuis Langres. Bon, après tout si Benjamin Constant y était arrivé avec les routes du XVIIIe siècle, pourquoi César n’y serait pas arrivé avec les routes celtiques du Ier siècle av. J.-C. ? Vous pensez que je caricature ? C’est un argument qu’on retrouve pourtant texto sur Wikipédia et dans la littérature des « antis », qui ignorent en fait tout des décennies de travaux sur 1) les routes celtiques 2) les fortifications de la fin de l’époque de la Tène 3) Benjamin Constant, en prime. Dans la même veine, les « antis » analysent tous les choix de tactiques de Vercingétorix et de César (décrits exclusivement par César) et font parler les morts, rejouent le match, pour savoir qui de l’un ou de l’autre fait le bon choix au bon moment (en connaissant l’issue de la bataille, c’est facile), pour ensuite appliquer un choix tactique à la topographie : telle fuite de cavalerie de Vercingétorix signifieRAIT que tel camp trouvé à Alise ne peut pas être celui de César DOOOONC Alise ne peut pas être Alésia. Telle indication de temps de fabrication du des fortifications de César est incompatible avec le couvert forestier des environs d’Alise (qui a bien sûr toujours été le même depuis 2060 ans hein), DOOOONC Alise ne peut pas être Alésia, alors que pourtant César dit explicitement dans la Guerre des Gaules qu’il envoie ses troupes se risquer en dehors du siège pour prendre du bois, d’une. Alors que des études paléoenvironnementales ont été réalisées à Alise pour retrouver l’étendue du couvert forestier antique de la zone du Mont Auxois : c’est possible, de deux. Ca ne confirme rien de manière impérative avec une étiquette, mais Alise reste possible, c’est comme ça. César aurait-il du s’aventurer dans le Jura ? Non, César n’est pas plus débile que Vercingétorix, mais il est plus expérimenté : il sait que s’enfoncer dans une région très accidentée, avec de nombreuses passes et cols exposés aux embuscades et au harcèlement est une erreur, toutes armées confondues. Alésia doit-elle être imaginée comme une forteresse inexpugnable ? Non : Chaux ne ressemble déjà à aucun autre oppidum de la fin de l’époque celtique (et les prospections ont bien révélé qu’il n’en était pas un), et des oppida on commence à en connaître une bonne ventrée. Par contre, à Alise, y’a un murus gallicus, il a été fouillé, c’est un rempart décrit par César au sujet des Gaulois, difficile à prendre car construit en pierre et en poutraisons de bois munis de grands clous, on ne peut ni y foutre le feu ni enfoncer ça avec un bélier, le tout est trop solidaire. Et il est inutile de parler de murs « cyclopéens » pour projeter ses fantasmes sur trois caillasses modernes dans un champ, il suffit simplement de savoir fouiller.

Pour les Antis, Vercingétorix et César sont mis sur un pied d’égalité tactique, militaire, et politique, et de cette égalité supposée, ils en concluent sur des choix tactiques et donc sur la topographie du site (stratégie de chambre, again, vous la voyez la fusée à 3 étages par biais de confirmation ?). C’est une erreur fondamentale : en 52, César est déjà un monstre de guerre. Il a déjà mené des campagnes cinglantes, éclair, notamment en Espagne, en Gaule il a déjà 6 ans de guerre derrière lui, ses dix légions présentes à Alésia sont très expérimentées, il a profondément participé au renouvellement de l’ingénierie et de la poliorcétique, grâce à Vitruve qui l’accompagne notamment (le fameux passage du pont sur le Rhin est parlant), et hérite aussi d’une longue science du siège acquise par les romains à Numance, à Carthage, à Cyzique, ou même bien plus tôt dans l’histoire romaine : je rappelle que Rome, avant de s’élancer à travers la Méditerranée et en Gaule, a du se farcir la conquête de l’Italie qui est *couverte* de places fortes de type oppidum aux IVe – IIIe – IIe siècle av. J.-C., bref les Romains, et César surtout ne sont pas des lapins de six semaines. Vercingétorix lui, est jeune. Toute l’aristocratie des Arvernes ne le suit pas aveuglément : même son propre ONCLE se range du côté de César (qui a par ailleurs des alliés germains ET gaulois). Il rassemble des peuples celtiques à l’origine très désunis (les Gaulois ne forment pas une nation, c’est pas très différent des Grecs morcelés en cité hein), ils ne le sont pas moins sous son commandement, commandement qui est lui-même fragile. Vercingétorix est après tout livré par ses propres camarades et voué au sort que lui fera César après Alésia. Vercingétorix n’a pas ses meilleurs guerriers avec lui. Vercingétorix doit se passer d’une partie de sa cavalerie pour ne pas crever de faim avec 15000 chevaux à nourrir en plus des hommes (cavalerie qui s’était déjà faite maraver 2 fois dans les combats préliminaires au siège). Vercingétorix commande une armée formée de peuples qui n’ont pas mené de grand conflit depuis 70 ans (contre Rome encore à l’époque), qui sont démographiquement exsangues après six ans de guerre et de terre brûlée, tandis que César, bah César il dirige juste la meilleure armée du moment dans le monde antique : même si elle a faim à Alésia, comme elle a eu faim à Bourges / Avaricum, elle a une ligne de ravitaillement logistique, une ingénierie efficace, un entrainement professionnel, et elle est blindée de vétérans. Faut-il rappeler que la Guerre des Gaules n’est que le premier conflit d’une longue suite : César, entre 49 et 45, va littéralement traverser la Méditerranée en long, en large, en travers, et va foutre des pilées à tout le monde : en Egypte, en Asie, en Afrique, en Espagne, en Grèce. Tout le projet littéraire de la Guerre des Gaules s’inscrit d’ailleurs dans ce déchaînement de violence de guerre continue entre 58 et 45 av. J.-C. Vercingétorix et César ne sont donc pas sur un pied d’égalité, ni politique, ni militaire, au moment du siège d’Alésia. Partir de cette idée fausse pour démontrer qu’Alise n’a pas pu être choisie, ni par l’un, ni par l’autre, c’est déjà un point de départ faux dans le raisonnement, n’en déplaise à l’image écornée du « premier des Français ».

Autres raisons, développées en vrac :

  • Premièrement les partisans des théories des Alésia alternatives ont tous un profil intellectuel similaire : des latinistes (dont certains ont fait une petite carrière universitaire), des philologues, donc des spécialistes exclusifs du texte latin de César, qui n’ont jamais fouillé, qui n’ont jamais suivi d’études d’archéologie stricto sensu, et qui refusent idéologiquement d’admettre qu’un texte puisse être contredit par une fouille archéologique. Pour eux, les armes cèdent devant la toge, pour faire simple. Ces latinistes ont tous des traductions différentes – et peu rigoureuses en fait – du texte de la Guerre des Gaules pour leur faire situer l’Alésia théorique dont ils rêvent là où ils ont décidé qu’elle devait être. Pour eux, intellectuellement, il y a refus de reconnaître les fouilles du Mont Auxois /Alise Sainte Reine comme valides, car elles sanctionnent une fois de plus la défaite de leur pratique dépassée des sources face aux fouilles modernes. En bref, des gens dépassés par l’évolution de l’archéologie professionnelle au XXe siècle, qui sont restés enfermés dans des pratiques historiques d’un autre âge.
  • Deuxièmement: quand l’aspect «épistémologique» n’est pas mis en avant, c’est l’aspect politique qu’il faut creuser. Pour eux le fait que Napoléon III, ce sale empereur putschiste, soit l’instigateur des fouilles à Alise Sainte Reine, jette le discrédit sur les résultats : tout a été falsifié par un pouvoir en quête d’un site emblématique qui serait le relais d’une idéologie impériale nationaliste. C’est oublier très vite que même avant Napoléon III on situait Alésia à Alise, et ce même au IXe (oui oui, NEUVIÈME !) siècle de notre ère, quand des religieux érudits gardaient ici le souvenir que l’endroit s’appelait encore Pagus Alisienses la fin de !’Antiquité.
  • Il y a une part de culte de la personnalité autour de l’auteur des théories sur Alésia : André Berthier, archéologue amateur autoproclamé (il était archiviste, il a juste profité de la guerre d’Algérie pour faire trois trous jamais publiés à Tiddis), génie du texte – encore une fois autoproclamé – qui depuis l’Algérie aurait produit son portrait-robot théorique du site parfait – à partir du texte de César pris dans son sens littéral absolu, sans le contextualiser ni le pondérer – et qui par magie tombe sur Chaux des-Crotenay / Syam et BADABOUM tout est faux depuis le début.
  • Tout ceci rejoint le premier problème: un profond refus de prendre en compte les progrès intellectuels et scientifiques énormes de l’archéologie de terrain, de plus en plus professionnalisée, efficace, et raisonnée. On tombe donc dans une dichotomie amateur brimé / archéologues officiels : ça fait pleurer dans les chaumières, donc ça marche.
  • La tune : ces gens là font de l’argent sur la vente de bouquins dont la clé d’intérêt est de parler de mystère et de complot. Ils font du fric en faisant visiter des faux sites ou y’a rien et utilisent par ailleurs des associations pour drainer des fonds publics.Et ça fait du fric d’avoir Franck Ferrand comme copain pour faire passer à la radio.

Autre problème et en partie raison de cet article, c’est le fait que ces partisans viennent foutre le bordel sur Wikipédia, générant des articles daubés sur Berthier, le décrivant comme le génie incompris, générant des pages dantesques de discussions absurdes dans lesquelles les mêmes arguments de Berthier sur la traduction de César sont ressassés : florilège donc des arguments anti-Alise et des réfutations de ces arguments par notamment un contributeur wikipédien, maître de conférence en histoire romaine, et épigraphiste, qui, et franchement c’est un sacrifice notable, a choisi ce jour là, il y a 2 ans, de répondre point par point à la cinquantaine d’arguments éternellement ressassés par les fanatiques de Berthier : « Argument » correspond au wikipédien siphonné pro Chaux – Syam, et « Réfutation » correspond à la réponse – parfois rude et cinglante – de notre cher MCF : https://www.dropbox.com/s/6k48t7uf5nycyff/Discussion%20Wikip%C3%A9dia%20-%20Al%C3%A9sia.docx?dl=0 c’est long à lire mais instructif, et c’est un exposé brillant des arguments depuis longtemps mis en oeuvre dans le débat.

Le problème de la survie de la polémique est d’abord médiatique : le fait est qu’en tout manque d’éthique et de déontologie journalistique, Franck Ferrand donne tribune à une personne dont l’incompétence archéologique n’a d’égale que son obstination à croire le texte supérieur en tout aux travaux de terrain, essentiellement pour tirer un revenu substantiel et publicitaire autour de la vente d’ouvrages de Danielle Porte que Ferrand préface et pour lequel il fait la promotion dans ses émissions.

Le problème de la survie de la polémique est aussi politique : avec la professionnalisation de l’archéologie, ces érudits revendiqués de seconde zone, des amateurs locaux, se sont vus relégués au rang de folklore de village. Tout le monde voit dans sa petite colline du Jura une Alésia, comme tout le monde voyait dans son abbaye en ruine le lieu de cachette du trésor des templiers, ou du Saint Graal, ou du Saint Prépuce de Jean Claude. Pour eux donc, inacceptable de se laisser remiser.

Le problème de la survie de la polémique est aussi sur internet : les fidèles des alterAlésia pullulent sur le Web. Ils ont des blogs, tous plus obscurs et désuets les uns que les autres, à qui ira de son montage paint pour dessiner des fortifications imaginaires, à qui ira de son coup de crayon pour poser un imposant oppidum avec des murs de 20m de haut sur son éperon rocheux, et enfin à qui ira de sa randonnée payante avec 50 touristes argentés pour leur montrer ce qu’ils veulent voire : ici le camp de Labiénus, ici le camp de l’armée de secours, ici là où Vercingétorix, premier des français a versé sa larme en se rendant.

Depuis 50 ans, les partisans des autres Alésias se fourvoient dans un renversement de la charge de la preuve : au lieu d’essayer de mener des travaux sérieux sur leurs sites, ils essayent de démonter par des procédés fallacieux le dossier Alise, sans même comprendre qu’ils racontent n’importe quoi par fanatisme. Ils considèrent que c’est aux fouilleurs d’Alise de prouver et d’admettre que c’est ailleurs. Mais bordel peut-on imaginer plus con ? Les gens qui cherchent correctement n’ont pas à donner leur temps, leur énergie, et leur argent (trois choses rares dans la recherche) pour s’essouffler à convaincre des délobés infoutus de dater trois céramiques dans des tranchées de fouilles. Par ailleurs, les archéologues (les vrais, pas Danielle Porte), ne sont pas idiots : tout chercheur, tout universitaire sait qu’il y a une renommée démentielle à se faire pour celui qui trouverait, avec une vraie fouille publiée incontestable, que le candidat Alise n’est finalement pas le bon, et qu’un autre site (Chaux ou un autre hein, jm’en fous perso) est en fait le lieu du siège de César. Pourquoi alors personne ne le fait ? Parce que tous les archéologues sérieux, même les franc-comtois les plus chauvins, savent qu’il n’y a rien à trouver dans le jura de comparable à Alise, et que dépenser des budgets de recherche précieux pour faire plaisir à Danielle Porte, c’est inutile : si on ne trouve rien, le complot sera le coupable de toute façon. La troisième bataille d’Alésia, c’est donc non plus celle des bancs de l’université, qui a de toute façon déjà été perdue par les « Antis ». C’est celle d’internet, des quelques journalistes peu consciencieux qui ont choisi de se servir de cette controverse – sans grand respect pour l’histoire et ses pratiques, de fait – et de la protection des plateformes collaboratives telles que Wikipédia contre les offensives complotistes.