Michel de Jaeghere et sa drôle de fin de l’Empire romain d’Occident

Imaginez vous au petit matin, le 24 août 410 ap. J.-C., Michel de Jaeghere est là, debout tout pimpant sur la muraille aurélienne, avec sa petite toge, bande pourpre de sénateur civilisé vraiment romain de souche, il contemple Alaric et ses Wisigoths pénétrer dans Rome et prouver que faire migrer des barbares, c’est décidément une belle idée de merde.

Vision peu idyllique s’il en est que celle de braves germains foutant le bordel dans la Ville éternelle, c’est pourtant tout le propos qu’essaye de vendre le journaliste, directeur du Figaro Histoire (on se refait pas), qui a récemment commis un pavé sur la fin de l’Empire romain d’Occident, et dont le Figaro refait la promo périodiquement depuis octobre 2014, au travers d’articles que lui-même écrit (bien sûr). (On rappelle par ailleurs que lors du sac Alaric demande d’épargner les hommes, de ne pas porter atteinte à l’honneur des femmes, ni au bien des églises ; les archives impériales et une partie de la ville brûlent, mais on est loin du massacre de masse, et ça, l’auteur se garde bien sûr de le dire)

Cependant et une fois n’est pas coutume, Michel de Jaeghere n’est pas n’importe qui, ou plutôt, pas n’importe quoi, ce que suggère assez facilement la ligne éditoriale du Figaro pour qui il travaille. Comme beaucoup de « passionnés d’histoire » qui se mettent à écrire des livres, Michel de Jaeghere a beaucoup beaucoup beaucoup travaillé, le petit storytelling habituel parle même de quinze ans (15 !) pour écrire son bouquin. C’est donc sous les meilleurs auspices que le lecteur du Figaro se laissera bercer par une telle débauche d’investissement personnel et d’érudition accumulée. Si on devait résumer le milieu des historiens de garde, on serait finalement presque dans le haut du panier, avec un monsieur qui s’est au moins donné la peine de lire quelques sources (ne lui retirons pas ça), et qui a décidé tout seul avec ses petites mimines de révolutionner l’historiographie (NDLR : l’état de l’art, l’avancée de la recherche en histoire) en bouleversant tout ce qu’on serait en droit de savoir sur la « chute » de l’Empire romain.

Mais à historien de garde, historien de garde et demi.

Car ce qui traverse de manière obsessionnelle l’oeuvre de Jaeghere, c’est globalement trois choses : la mort de la civilisation, le choc des civilisations, le remplacement ethnique, culturel, et politique par la migration. Voyons voir comment il s’y prend pour finalement travestir les choses par les mots, et comment tout cela procède d’un discours bien rôdé qui tient en une formule lapidaire : les étrangers, c’est pas bon pas bien.

Le livre « Les derniers jours », un petit péché d’orgueil

Le premier article promotionnel autour du livre de Jaeghere fonctionne comme un banal entretien entre potes journalistes du Figaro. Jean-Louis Voisin aux questions, Michel aux réponses.

En guise de propos introductif, le storytelling, toujours, encore :

« Glisser du journalisme à l’histoire est devenu pratique courante. Pour certains, le passage est expéditif [Allez, on sait que vous parlez de Lorànt Deutsch les gars avouez]. Avec des risques de confusion entre l’instantané et le temps long. PourMichel De Jaeghere, l’exercice est sérieux [*tambours épiques*]. Classique, sans mélange des genres [C’est ce qu’on va voir]. Au huitième étage de l’immeuble du boulevard Haussmann où se tient Le Figaro, il assure la direction du Figaro Hors-Série et du Figaro Histoire [Saroumane en aurait rêvé, de cette image de sage en haut de sa tour sereine]. Mais il s’est donné les moyens d’ajouter à l’activité du journaliste celle de l’historien [C’est dire s’il doit s’emmerder]. Et, au terme d’une quinzaine d’années de travail, il donne ce gros livre [678 pages, damn], Les Derniers Jours, consacré à la fin de l’Empire romain d’Occident. Il a lu les sources littéraires et juridiques [NDLR : sans les retraduire, et celles qui lui convenaient, entendons-nous], dépouillé les rapports archéologiques [J’espère qu’il s’est aussi donné le temps d’être archéologue, sinon jvous dis pas les emmerdes], visité les lieux, en particulier Rome [Moi aussi quand j’avais 14 ans ! Paraît que Deutsch a aussi visité Paris], rencontré des historiens de profession, analysé leurs études [pour mieux ne pas en tenir compte], leurs travaux et leurs articles, les a organisés et médités [Car les historiens n’organisent ni ne méditent leurs propres travaux] pour se forger une idée personnelle [heureusement que c’est précisé, quand même] de ce phénomène qui fascine les hommes depuis la Renaissance. Du journalisme, il a conservé l’écriture et le souci du lecteur [Et le réseau promotionnel]. Le résultat? Ces six cents pages, denses mais vivantes, surprenantes parfois, qui poussent à la réflexion et où chacun aiguisera cette qualité dont les Anciens se méfiaient souvent: la curiositas. [j’ai baillé] »

Jusque-là, rien de surprenant, on est dans le commercial, le promotionnel : bref, si vous aviez toujours eu la flemme de lire quelque chose sur l’Empire romain, arrêtez-vous tout de suite et lisez cette oeuvre magistrale enfin livrée pour nous par Michou. Du prêt à aiguiser la pensée, du cadeau, production Figaro Inc., ne t’en fais pas vil manant, nous avons trouvé LE livre, et comme par hasard s’tun gars de chez nous qui l’a fait.

L’intervieweur d’enchaîner sur la question qui compte vraiment « mais pourquoi cette passion ? » (parce que ce qui compte, c’est bien ça, le passionné, qui a fait un bon truc juste parce qu’il est passionné. Storytelling qu’on vous dit). Réponse : la fin de l’Empire romain a toujours fasciné depuis la Renaissance (assez vrai), la plupart des sociétés (NB : les élites intellectuelles qui sentaient menacée leur position face à d’autres constructions politiques que les leurs) se sont interrogées sur la possibilité que la « chute de Rome » se reproduise chez eux. Michou précise cependant assez vite, pour faire bonne figure :

« Quelque précaution que nous prenions en effet pour éviter tout anachronisme, nous interrogeons nécessairement le passé en fonction du regard et des questions que nous portons sur notre temps. »

Déclaration de bonne foi et de bonne volonté, mais qui finalement le perd très vite, comme on va le voir. Car de fait, il est évident que les études historiques se font toujours au diapason des dynamiques du temps. Quelques exemples que j’aime bien employer car ils sont à mon sens plutôt faciles à visualiser :  l’unité de l’Italie romaine a été le cheval de bataille des historiens italiens après l’unification du pays dans les années 1860-1870. La puissance de l’empire fut l’emblème du régime fasciste sous Mussolini, et c’est donc le caractère unificateur et civilisateur de la conquête romaine qui fut largement mis en avant par les historiens officiels du régime mussolinien. Par contre, c’est la diversité des cultures italiques et italiennes qui resurgit après 1945, sous forme de réelle remise en question du dialogue entre politique et histoire, dans un contexte de décloisonnement aussi. L’originalité de la culture celtique et gallo-romaine (nos ancêtres les gaulois fécondés par le génie du peuple romain) fut très mise en avant sous Napoléon III, et jusqu’au début du XXe siècle, dans le cadre de l’opposition grandissante avec l’outre Rhin ; de l’autre côté, on cherchait dans les peuples germaniques le génie de la résistance à Rome, on exaltait Teutobourg, etc. De nos jours, dans un monde très connecté, ou le réseau devient la norme, on pense réseau, connectivité des élites et des identités, interactions multi-scalaires ; finalement, la pensée informatique a aussi déteint sur l’histoire et l’archéologie, plutôt en bien d’ailleurs – parfois. De Jaeghere ne fait ici que constater le principe même de l’historiographie, et explique donc que sa passion n’est que le produit d’une vieille interrogation. On le croit volontiers, et ça débouche sur la deuxième question :

« Pourquoi, après tant d’autres, avoir voulu consacrer à ce sujet un nouveau livre? »

Spoiler : « parce que j’aime pas les historiens gauchistes qui oublient de cracher sur les barbares. »

Plus sérieusement, Jaeghere envoie directement la purée :

« Le regard porté par les historiens sur la fin de l’Empire romain s’est transformé depuis une quarantaine d’années, en particulier sous l’impact des travaux de deux universitaires, l’Irlandais Peter Brown et le Canadien Walter Goffart. Sous leur influence, l’idée que la chute de l’empire d’Occident se soit traduite par une catastrophe a été abandonnée par l’historiographie dominante. »

Et Michel de Jaeghere est là pour remettre de l’ordre parce que c’est le bordel : oui ce sont les immigrés qui ont détruit l’Empire romain, oui, c’était la mort de la civilisation, oui, c’était une catastrophe. Merde, arrêtez de nous bourrer le mou à réfléchir.

Sauf que.

Pendant 450 ans, globalement, on s’est contenté de servir la soupe aux sources catastrophées sur la chute de l’Empire romain, on s’est contentés de parler de décadence, de chute, abrupte (comme une potiche qui tomberait de la cheminée pour se casser), on s’est contentés de voir les choses de manière assez binaire : il y a un avant et un après 410, un avant et un après 476, un avant et un après les invasions barbares qui ont tout cassé. Puis un jour, on a *un peu* commencé à se demander si Gibbon avait pas un peu craqué sa pipe. Puis un jour on a commencé à se demander si finalement, l’Empire romain n’avait pas précisément survécu à son propre morcellement. Et on s’est re-aperçu d’un truc : la langue de l’Empire a survécu des siècles durant. Les institutions du pouvoir romain ont été sans cesse récupérées par les groupes politiques qui se sont succédé dans les anciennes provinces : consul, rex, dux, comes. Les nouveaux dirigeants, issus de groupes aux fortes solidarités militaires et familiales (dédicace à Ibn Khaldûn), ont prêté longtemps allégeance aux empereurs d’Orient – certes une allégeance de façade, mais allégeance quand même – signe que la légitimité politique du concept même d’Empire n’était pas morte. Puis vient un type appelé Charlemagne, qui récupère même le titre d’empereur, plus de 300 ans après Romulus Augustule. L’idée d’Empire n’était pas morte, le tissu politique s’y était simplement renouvelé, les groupes militaires Francs et autres Goths, Burgondes, Saxons, avaient simplement supplanté l’état impérial là où il avait failli : gérer la guerre, battre monnaie, prélever l’impôt, et avaient même réussi, dès les années 650, à relancer la machine économique, réorientant les échanges vers le nord de l’Europe en plein boom. Mutation féconde ? Oui, comme toute mutation de fait. Indolore ? Non, même Brown ne dit pas ça. Pacifique ? Certainement pas, puisque c’est l’incapacité même de l’état romain à faire la guerre qui a justifié la solution d’intégrer par traités des tribus venues d’outre-limes pour défendre un territoire. Jaeghere se complaît dans un paragraphe entier à décrire ces réalités au conditionnel : ce sont pourtant des faits. Jaeghere veut remettre de l’ordre au motif que Brown et Goffart occultaient les conflits et les violences : c’est particulièrement faux, ils ne le font pas ; ce que Michou ne comprend visiblement pas, c’est que ces violences ont été décrites et tenues pour systémiques et déterminantes par 400 ans d’historiographie, et qu’aucun n’avait cherché à voir plus loin (ça semble beaucoup moins déranger Michel de Jaeghere que l’Empire romain se soit constitué dans la guerre de conquête, avec quelques millions de mort sur le chemin, par ailleurs). Conséquence directe du travail de Brown et Goffart : les historiens ont compris qu’il était possible d’analyser la fin de la primauté de Rome et de son empereur d’Occident comme autre chose que le cataclysme du temps, et qu’il était possible de la comprendre autrement que par les faits d’armes.

En définitive, ce que Brown et Goffart ont fait, c’est remettre un peu le curseur au centre des faits, pour l’éloigner de la vision apocalyptique qui prédominait souvent. Et pour cela, ils ont semé quantité de graines pour l’étude des sociétés alto-médiévales, pour l’étude d’une période peu bavarde en textes, et parfois avare en vestiges monumentaux. Leurs travaux ont considérablement remis en question nos césures classiques entre antiquité et époque médiévale, en ce qu’ils ont démontré que les catégories mentales et politiques du monde romain ont traversé la vie des « royaumes barbares d’Occident » et de l’empire carolingien, jusqu’au IXe siècle donc. En bref, ce n’est pas par idéologie gauchisante que Brown et Goffart sont venu tordre le coup aux idées décadentistes traditionnelles, c’est tout simplement parce qu’on peut fournir une meilleure explication et une meilleure interprétation des faits en cherchant plus loin.

Ce que de Jaeghere a fait, c’est aussi de croire que les historiens n’avaient lu que Brown et Goffart, et que l’histoire ne s’écrivait qu’un livre à la fois. Ce que de Jaeghere a fait, c’est croire que les universitaires croient dur comme fer à Brown et Goffart comme il voudrait qu’on croit en son bouquin. Et ça, c’est un peu couillon (désolé Michel).

De Jaeghere disserte ensuite sur l’architecture et les conditions matérielles de l’Antiquité tardive et du bas Moyen Âge. Certes, certes, y’a moins de marbre, les villes sont moins grandes (mais plus fortifiées), les équipements publics sont moins divers et présents (car l’évergétisme civique des notables s’est transféré progressivement vers… la construction d’édifices chrétiens et de remparts). Mais de là à dire comme il le fait que la moindre écurie était en pierre : il semblerait que de Jaeghere n’ait pas vraiment lu les « travaux d’archéologues ». Car globalement, dans les campagnes, en Gaule comme souvent ailleurs en Occident romain, on traîne les pattes dans la boue, les maisons ordinaires, qui constituent 95% des édifices, restent bâties en matériaux périssables sur solins de pierres, tout le monde n’a pas sa villa de Settefinestre pour les vacances et ce, qu’on se positionne au Ier ou au IVe siècle. D’ailleurs, on observe précisément au IVe siècle un phénomène de monumentalisation et de concentration foncière dans de nouvelles grandes villae, qui furent peut-être l’armature de base au tissu rural médiéval. Encore un effet de source donc : à son fantasme d’une antiquité blanche, toute de marbre vêtue, sans pauvres, de Jaeghere répond par le fanstasme d’un empire ruiné par les barbares, double faute, 0 – 15, carton rouge, faux départ, etc.

L’auteur s’offre ensuite un petit rail de nuance pour mieux appuyer : oui, bon, en fait, c’est aussi vrai, la fin de l’Empire c’était pas aussi abrupt, c’est quand même une mutation puisque :

 » De larges pans de la culture classique avaient sombré sans attendre l’événement de 476″

Et oui c’est vrai. Mais en même temps, sans mouliner dans le sens de Gibbon, à partir du moment ou la référence culturelle ultime pour fonctionner en commun ne s’appelle plus ni Héraklès, ni Achille, mais Jésus et consorts, c’est logique que la société et les élites délaissent un peu « certains » textes. Le concept même d’universalité de la culture et de patrimonialisation du texte n’est pas encore totalement né à Rome, d’autant plus à une époque où la religion, qu’elle fut polythéiste traditionnelle ou chrétienne, est un relais obligé de la communication politique. Le culte impérial permettait de révérer le génie et la puissance agissante des empereurs divinisés à leur décès. Le christianisme fait d’eux les lieutenants d’un dieu unique, dans une production artistique hiératique caractéristique d’ailleurs. Mais les deux n’étaient pas compatibles, surtout lors du basculement constantinien, en partie esquissé par les premiers cultes à Sol Invictus sous Aurélien. Bref, non seulement l’affirmation de Jaeghere tourne à vide car elle n’est pas contextualisée et problématisée (invoquer 476 ne sert pas à donner un contexte), mais surtout, elle est en partie fausse : au Ve, VIe siècles, on apprend toujours Virgile et son Enéide, on lit toujours les mêmes auteurs qu’au début du Ier siècle, le latin est même l’objet d’une véritable renaissance par nombre de grammairiens tardifs. Une partie de la « culture classique » (ahem, et encore, il faudrait discuter ce ventre mou très général) avait donc d’ores et déjà « sombré » (ou bien n’était-elle tout simplement plus efficiente sur le plan politique et collectif ?), mais ce qu’il en restait était toujours vivant, utilisé par les élites, et ce bien après 476.

Après un long excursus événementiel assez ennuyeux (ouais je sais ça m’arrive aussi) où Michou rappelle dans plein de dates et en vrac la tétrarchie, les peuples fédérés, les invasions hunniques, quelques réflexions un peu étranges sur le patriotisme des habitants de l’Empire (hein, quoi, c’était quoi l’hymne national de l’Empire romain déjà ?), on en arrive à la sentence finale, la conclusion universelle et mécanique : tout empire est voué à disparaître s’il ne s’étend pas à l’infini (thx captain), les « empires multinationaux » (sic) s’effondrent quand ils campent en position de défense après avoir arrêté leur expansion ; trop grands, trop diversifiés dans leur population (vous le sentez venir ?) ils ne suscitent plus l’adhésion patriotique, et ne se battent plus, et meurent. Au-delà du côté un peu lapidaire et générique de la déclaration (qui n’a rien d’inédit, Ibn Khaldûn la formulait déjà au XIVe siècle), on peut s’interroger : de Jaeghere explique t-il que l’Occident contemporain doit repartir à la conquête du monde ? Regrette t-il la décolonisation ? Tient-il à ce point au concept d’empire qu’il faille à tout prix considérer l’impérialisme culturel comme une fin en soi ? Mais surtout, on se demande par le concours de quelle(s) substance(s) Jaeghere se pense t-il pertinent en mêlant aux réalités antiques des concepts tels que « réfugiés politiques », « migrant », « nationalité ». S’il fallait en conclure que MDJ s’est pris pour un philosophe de l’histoire, on serait pas loin de la réalité : l’ouvrage ne cherche en réalité qu’à démontrer une forme de loi historique au sujet des empires, loi construite dans le pur miroir des 15 dernières années. Le lecteur attentif pourra relever aisément, au long des 600 pages, la plupart des thèmes de campagne de la droite contemporaine, mais aussi ses éléments de langage et ses catégories d’analyse.

L’intervieweur a entre temps complètement disparu, forcé qu’il est de laisser parler pépère qui déploie son raisonnement. L’historien professionnel conclurait simplement sur :

  1. Michel de Jaeghere n’invente rien de nouveau, il ne propose aucun modèle explicatif qui n’existerait pas par ailleurs, il ne livre pas de nouvelles traductions des sources, il n’en propose pas d’inédites, il ne déploie aucune étude spécialiste personnelle sur la monnaie ou la céramologie ou l’analyse archéogéographique.
  2. Michel de Jaeghere produit une synthèse de synthèses, un travail de troisième main globalement polémique mais en rien définitif et impossible à contredire, bref, il cherche à créer une forme de retour en arrière. Jusque là donc, le travail est au mieux à ranger dans l’essai de vulgarisation, pas dans la synthèse de travaux réellement personnels.
  3. Michel de Jaeghere ne cherche en fait pas du tout à verser pour la recherche son travail, il se contente d’écrire pour des lecteurs qui seront d’emblée convaincus.

Le grand problème des mots que de Jaeghere emploie, donc, c’est bien leur résonance contemporaine : immigration, réfugiés, entre autres, qui soulignent assez évidemment l’orientation rhétorique du propos, et c’est encore plus flagrant dans le dernier article qu’il commet.

Les radeaux danubiens, et un petit rail de Gibbon pour se lancer :

Nous ne sommes plus en août 410, mais en octobre 2015. Entre temps, la crise des réfugiés, ISIS, ça fait travailler la tête de Michel. Et comme un historien de garde s’illustre avant tout par sa capacité à raccrocher les wagons de l’anachronisme à la locomotive du délire historique, notre auteur-journaliste-passionné a fait le plein de charbon dans un article intitulé « Quand l’empire romain ouvrait ses frontières… ». 

Et ça commence fort, très fort :

ANALYSE – Rome a été confrontée, à la fin du IVe siècle, à un afflux de réfugiés fuyant la guerre. Ses intellectuels et sa classe politique y ont vu l’occasion d’habiller leurs calculs sous les apparences de la bienfaisance. Sans mesurer les conséquences pour l’équilibre du monde romain.

On y va encore une fois sans gants. Réfugiés. Intellectuels. Classe politique. Calculs. Bienfaisance. Traduisez : migrants, penseurs de gauche, politiques complices, calcul électoral, bienpensance et droit de l’hommisme. Félicitations, on retrouve en sous-main le vocabulaire classique de la droite, contre l’immigration, contre l’accueil de réfugiés de guerre, qui estime que la « gauche », soutenue par des intellectuels inconséquents, « trahit » la France pour en tirer un bénéfice politique, sous couvert d’humanisme. Ca fait gros rouge qui tâche, ça marche, ça agrippe le lecteur qui sent qu’il va recevoir une vraie leçon de l’histoire oubliée. Le problème c’est que le concept de réfugié n’existe pas vraiment dans le cas des migrations germaniques, que les « intellectuels » c’est assez vague pour l’Empire romain dans la mesure ou l’aristocratie ne différencie pas vraiment ses élites politiques et culturelles, qui se recoupent et forment un groupe social bien établi, par ailleurs de plus en plus distinct des élites militaires. La « classe politique » ne « décide » pas vraiment, c’est avant tout l’Empereur et son entourage qui gèrent la politique extérieure, dans une construction étatique qui n’a rien d’un état nation, qui est avant tout une agrégation de provinces, de cités, de diocèses, avec des niveaux administratifs différents, et des pouvoirs de gestions différents. En terme de calculs et de bienfaisance affichée a priori, on repassera : l’Empereur n’a plus vraiment le choix que de recruter et de fédérer des peuples germaniques, car son armée se délite et sa trésorerie est faible (et les bidouillages monétaires n’y font rien).

Michou attaque sur une citation de Gibbon, un auteur du XVIIIe s. dont les théories décatentistes, déclinistes, ont été fortement remises en question par les travaux de l’histoire critique, notamment ceux d’Henri Irénée-Marrou. Cependant la citation se pose là :

«Tant que les passions et les intérêts subsisteront parmi les hommes, écrit Edward Gibbon dans son formidable tableau du déclin et de la chute de l’Empire romain, les mêmes questions débattues dans les conseils de l’Antiquité relativement à la paix ou à la guerre, à la justice ou à la politique, se représenteront fréquemment dans les délibérations des conseils modernes; mais le plus habile ministre de l’Europe n’a jamais eu à considérer l’avantage ou le danger d’admettre ou de repousser une innombrable multitude de barbares contraints par la faim et par le désespoir à solliciter un établissement sur les terres d’une nation civilisée.»

Le choix n’est pas anodin : intérêts, ministre, Europe, multitude, faim, désespoir, nation civilisée. Le champ lexical laisse a dessein un flou énorme : le lecteur qui ne saurait pas qui est Gibbon pourrait croire à une déclaration actuelle et y souscrire sans le moindre filtre sémantique. Bref.

L’article se constitue surtout comme une digression sur Andrinople, la « trahison des Goths », en 378, après quelques images d’Epinal sur les barbares un peu idiots traversant le Danube en crue sur des radeaux (spoiler : globalement, le savoir technique du pont est maîtrisé à l’époque, il suffit de lier entre elles des coques sans mât et d’en faire un ponton. César le faisait, Trajan aussi, c’est pas THE truc impossible). En bref : l’Empereur a voulu domestiquer et calmer des étrangers révoltés et indisciplinés, il s’est fait pougner dans la boue, et le successeur ne réussit à rétablir l’ordre qu’après une mauvaise guerre et un traité qui laisse les Goths en armes (ce pour quoi précisément ils sont payés, mais bon, ça, c’est un détail hein). Ce que Michel oublie de préciser, c’est que si les Goths se retournent contre Valens, c’est car ce dernier leur a coupé les vivres vers 370, alors que ceux-ci sont fédérés, défendent l’Empire, et sont moins bien payés que les soldats romains. Les guerriers avaient alors protesté contre la faiblesse de leur rémunération, alliés à des soldats romains. C’est la famine considérable qui s’en suit qui déclenche leur mouvement vers le sud, Thémistius – dont Michou cite un autre passage – de préciser à l’époque que beaucoup de Goths sont alors esclaves domestiques en Mésie, ils servent même de tabourets vivants dans les rues. C’est chic la roman way pour les allocations familiales vous trouvez pas ? Sauf que les Goths, c’est comme les pavés, à force de marcher dessus on se les prend dans la gueule. Ah, pardon, c’est pas ça à la base. Personne ne s’étonnera donc que la famine les ait incité à cavaler face à l’arrivée des Huns, plutôt que de tenter de les contenir. Par ailleurs les « Goths » ne sont pas tous d’accord entre eux : certains refusent de collaborer avec Rome, d’autres acceptent. En bref, une mauvaise gestion des effectifs, une déconsidération assez patente pour des fédérés pourtant essentiels, ainsi que des mauvais choix politiques (dans un contexte postérieur à l’usurpation de Procope) sont à l’origine d’une sévère défaite. Qu’il se soit agit de Goths ou non n’y change pas grand chose : le même schéma a pu se produire par le passé dans le cadre d’usurpations du trône impérial par des romains, avec un combat entre troupes romaines. D’ailleurs, les Goths retrouvent leur statut de fédéré directement sous Théodose, successeur de Valens.

Alors, finalement, n’est-ce peut-être pas à force de chier sur ceux qui défendaient les frontières parce qu’ils étaient un peu crados que l’Empire politique de Rome et de Constantinople sur l’Occident s’est barré en sucette ? Faut y réfléchir Michel, parce que comme tu le dis : aucun empire n’est éternel, c’est admis, et difficilement contestable, mais pour expliquer ça les « penseurs » ouvertement orientés se contentent des coupables qui les arrangent.

En définitive, Michel de Jaeghere est une belle contrefaçon, l’emballage éditorial est bien fichu et on peut s’amuser à supposer que le dernier article du Figaro est le signe de mauvais chiffres de vente. Par ailleurs, quand on tape le titre de l’ouvrage dans google, on tombe assez vite sur le site de Bruno Gollnisch, Valeurs Actuelles, Restauration Nationale, le Salon Beige.

On ne vit que de son lectorat, après tout.

8 commentaires sur “Michel de Jaeghere et sa drôle de fin de l’Empire romain d’Occident

  1. anthropiques dit :

    N’y a-t-il pas une erreur dans le billet : après avoir cité de Jaeghere qui s’attaque explicitement à Brown et Goffart, vous nous parlez de *Green* et Goffart qui n’ont fait que « remettre un peu le curseur au centre des faits ». Ne s’agit précisément de Brown et non Green – le champ sémantique des couleurs ;- ) et l’identité des prénoms facilitant cette confusion entre Peter Brown et (je suppose) Peter Green, l’auteur de Alexander to Actium ?

  2. JEAN dit :

    je viens de lire « on a retrouvé l’histoire de France « de Jean-Paul Demoule et tapant chute de l’empire Romain je suis tombée sur interview de M de Jaeghere sur you tube. Étonnement de voir la totale contradiction des deux approches dont la première me paraissait plus « scientifiquement » assise ! Merci donc pour votre décryptage !!! il faut toujours se méfier des gens qui simplifient ou dont les intentions sont moins honnêtes qu’elles y paraissent !

  3. chariobaude dit :

    Bon alors évidemment j’arrive après la bataille, mais quelques petits commentaires (pas si courts et imbittables à lire sous cette forme j’imagine).

    1. De Jaeghere, qui fait un mix du Camp des saints de Raspail et de Gibbon, ça vaut peut-être pas tripette académiquement, mais niveau drogue, ça pose son homme !

    2. Certes, la langue, certaines institutions (je crois qu’il y eu des consuls jusqu’à la « reconquista » Justinienne) ont perduré, ces dernières plus symboliquement qu’autre chose, mais enfin atténuer la catastrophe, brutale et définitive, je m’insurge mon bon monsieur.
    L’extraordinaire administration est remplacée par le pouvoir féodal des latifundiaires/chefs de guerre. Avec des conséquences évidentes en terme de développement.
    Le droit romain est au mieux accommodé à celui des nouveaux arrivants (pas vraiment mieux disant…), et en tout cas il n’y a évidemment plus aucune continuité juridique entre les rump-states qui remplacent l’empire.
    Pour ne pas parler de la « sécurité » comme on dirait aujourd’hui. Déjà, les nouveaux venus avaient droit à 1/3 des terres (les meilleures), pas cool pour les habitants. Quand en plus le monopole de la violence légitime est légèrement remis en cause, on est loin de la pax romana et des vulgaires problèmes de Bagaudes !
    En fait, tout est l’avenant : l’Etat disparait, pas totalement, et au profit de structures moins stables, moins justes, moins performantes et surtout moins bénéfiques pour leurs habitants.

    3. Après il n’y a pas de débat : il n’y a pas de chute en tant que telle parce que nombre des causes de la disparition de l’Empire sont inhérentes à Rome et n’ont rien à voir avec les barbares chevelus : rien que la privatisation d’une partie de la fiscalité, puis des ressources de l’Etat aux profits des grands propriétaires terriens qui ne jouent pas « collectif », c’est en oeuvre depuis au moins 2 siècles avant la fin.

    Pour conclure mon com épidermique, s’il y a bien un moment sur cette planète ou l’on a pu se dire que « c’était mieux avant ma bonne dame », ça devait bien être là. La preuve, des charlatans plutôt doués en ont profité pour dire que si ça allait si mal, c’est parce que ça irait mieux ailleurs, mais pas là hein…:-)

  4. Wuhan06 dit :

    Bonjour d’abord,

    Ah bon, Il vous arrive d’être long?…Attention en « envoyant la purée » ( comme vous écrivez si élégamment) ça peut rapidement devenir ennuyeux!

    Et peut être un peu aussi il vous arrive de considérer qu’un dogmatisme de gauche vaut mieux que (celui dit par vous) de droite…

    Et peut être un peu aussi de mépriser des journalistes qui s’intéressent à l’histoire et y posent un regard documenté et actuel. J’ai bien compris ce n’est pas le votre…Sorry et dont acte!

    Et peut être un peu aussi d’oublier Lucien Jerphagnon… un Philosophe-Historien et Historien- Philosophe… et en plus Chrétien!!!

    Et peut être aussi d’écrire comme vous parlez….C’est moderne et ce doit être prétendument pour cultiver davantage votre « complicité » avec votre « lectorat »…acquis!

    Pas autant que vous le pensez…je ne vous rassure pas et je pense aussi que vous pouvez faire mieux…

    Arivederci.

    • Bonjour,

      Votre commentaire contient-il un argument autre que « vous êtes de gauche » et « lisez Jerphagnon » ? (que j’ai lu quand j’avais 17 ans, et qui est très intéressant et élégamment écrit mais clairement dépassé, puisque Jerphagnon était spécialiste d’histoire de la philosophie et des idées dans le monde romain) (ah et lisez Marrou si vous voulez aussi lire un chercheur chrétien) Je ne méprise pas les journalistes « qui s’intéressent », je méprise les journalistes « intéressés », je suis sûr que vous trouverez un dictionnaire pour saisir la nuance dans le jeu de mot.

      Les points de suspension ont un usage bien codifié par ailleurs. Le « et » aussi. « Peut-être » est la bonne orthographe. Philosophe et historien ne prennent pas de majuscule en milieu de phrase. Avant de donner des leçons d’écriture, veillez à appliquer les règles.

      C’est « arrivederci » avec deux « r », aussi.

      • Wuhan06 dit :

        Bonsoir,
        Ouh la la…qu’il est vilain.
        Vous êtes vraiment un bon donneur de leçons qui s’attarde bien plus à la forme qu’au fond des remarques de vos interlocuteurs.
        J’y vois beaucoup de mépris, de morgue et de prétention.
        Ca me conforte de l’opinion que vous m’inspirez.
        Venez vite corriger ma dictée Clémentounet et attendez d’avoir un peu plus de recul depuis vos 17 ans pour venir jouer les chauds et basta cosi avec votre blog!
        TV

      • Haha, vous êtes bien gonflé : vous venez me donner des leçons de bibliographie (désuètes et peu informées), de forme (« j’écris comme je parle »), vous me servez du mépris d’âge, et le simple fait de vous renvoyer en pleine face la même image rhétorique vous fait sortir de vos gonds comme un benêt qui ne comprend pas que le simple fait que votre commentaire soit accepté va avoir pour objectif de me foutre de vous en public.

        Prenez un verre d’eau et soufflez un coup : votre existence, votre mépris de vieux barbon contrarié, votre ignorance du sujet, et votre avis m’indiffèrent dans un gros bloc. Retournez dans la section commentaires du Figaro mon pauvre vieux.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s