Mélenchon, Assassin’s Creed, et la Révolution Française

Ca fait au bas mot 4 éternités que je n’ai pas pris la peine d’écrire sur le blog. Notamment parce que je n’ai que rarement le temps de me poser pour rédiger quoi que ce soit d’un peu intéressant pour moi (et donc peut-être pour vous). Et puis aussi parce que si j’ai envie de poster je le fais aussi sur le Huffpost. C’est donc tout naturellement qu’en pleine lecture de mon manuel « République, citoyenneté, et démocratie : 1789 – 1899 » pour l’agrégation, moment où j’ai donc le TEMPS (hum, non.), que j’ai choisi d’écrire sur la fulgurante polémique autour de AC Unity, critiqué par Mélenchon et Corbière, au sujet de laquelle tout le monde se sent de s’exprimer en ce pâle matin d’automne, dans un Paris écrasé sous une couche nuageuse dans laquelle… je ne vous raconte pas.

Armé de mon pyjama Avengers, de mes manuels et de mes cours d’agrégation, mais aussi d’un peu de méthodologie, refaisons la trame du problème, question par question, point par point.

Commençons par Alexis Corbière, professeur d’histoire de son état, et secrétaire national du Parti de Gauche. Honnêtement, son étiquette m’importe peu. Dans le récent post qu’il a commis sur son site-blog, ce dernier, remettant en bonne place l’idée que le jeu vidéo est un élément culturel qu’il ne faut pas dévaloriser (et c’est tout à son honneur), il souligne plusieurs éléments : le jeu vidéo peut transmettre des idées politiques (« un jeu vidéo peut-être aussi le vecteur pour transmettre des idées et des valeurs culturelles »). Cette transmission peut être plus efficace qu’un professeur d’histoire (« sans doute être  plus efficace que tous les cours d’histoire que propose l’Education nationale »).

Voilà pour les prémices, jusque là plutôt honnêtes : de nos jours, l’enseignement de l’histoire souffre dans le secondaire de fluctuation des programmes constante, de tout une série de contraintes liées au volume horaire, rendant souvent la matière inaccessible voire complètement rejetée par les jeunes. J’ai moi même souffert de ce point avant d’en faire mes études, mais c’est un autre point ; de fait, le jeu vidéo, qui rappelons le est une industrie culturelle qui génère plus d’argent que le cinéma, fait recette sur 2 terrains : la mise en scène des individus et des sociétés, et le récit d’événements scénarisés. Les jeux vidéos à vocation et/ou cadre historiques sont légions depuis que le jeu existe. Nombreux sont ceux de ma génération qui ont pu parcourir les steppes d’Asie avec Genghis Khan dans Age Of Empires II, qui ont pu assiéger Jérusalem dans Medieval Total War, j’en passe et des meilleures : les licences de jeux qui capitalisent sur l’histoire comme cadre ou comme source de gameplay (ce sont deux choses différentes) sont nombreuses et font recette sur plusieurs types de jeux (FPS, RTS, RPG, etc.).

De ces prémices, Alexis Corbière conclut cependant :

« le joueur peu averti en tirera la conclusion que la Révolution Française fut finalement une monstruosité, un bain de sang incompréhensible »

Ce à quoi il faut répondre par 2 bouts :

1/ Le joueur peu averti se moquera globalement de l’enseignement historique véhiculé par un jeu vidéo. Il ne se demandera même pas si c’est vrai. De fait, il n’utilisera probablement jamais ce « savoir erroné » dans un raisonnement construit. C’est un pari de ma part, peut être un peu cynique, mais il est à mon sens au plus près de ce qui cause l’échec de l’enseignement de l’histoire dans le secondaire dénoncé précédemment par l’auteur de l’article : l’histoire n’intéresse pas, et le fait de la romancer ne rend pas intéressante l’histoire, elle permet juste d’habiller le cadre d’un gameplay qui seul va intéresser le joueur « peu averti » (encore qu’on pourrait tout aussi bien s’interroger sur la catégorie sociale définie dans ces deux termes par A. Corbière). Les jeunes sont majoritairement dépolitisés, la Révolution Française n’est que peu enseignée (même à l’université, ou elle a parfois disparu (!) des programmes de L1 d’histoire moderne, comme à Paris 1). Je me demande donc sincèrement comment un jeune de 16, 17, 18, ou 20 ans qui n’étudie pas précisément l’histoire dans ses études, va sérieusement se poser la question du conflit historiographique entre l’idéologie montagnarde et la construction de l’image de la terreur par les thermidoriens qui construisent le directoire en 1795.

2/ Est-il nécessaire de confondre le moyen et la fin du cadre d’un jeu vidéo ? Probablement pas. Si Alexis Corbière admet n’avoir aucun gout pour les Assassin’s Creed, de fait, on le croit volontiers : sa position révèle essentiellement qu’il ne semble pas connaître le principe de la série, et ses arrangements fréquents avec la réalité historique. Point de levée de boucliers à l’époque de l’épisode sur les Croisades (le premier), de même pour le second sur la Renaissance, de même encore sur le 3ème opus et ses extensions ou George Washington devient Roi des Amériques (sic.). Il faut s’y faire et se rendre à l’évidence : le moyen historique employé par Assassin’s Creed n’est qu’un cadre à un scénario qui convoque des forces parfois magiques, tantôt relevant de la science-fiction pure (les fragments d’Eden à récolter pour faire appel au pouvoir de divinités anciennes éteintes il y a des centaines de milliers d’années ?!), et le moyen qu’est la Révolution Française de donner un cadre à ce jeu n’est pas une fin didactique particulière pour les créateurs du jeu, à qui on peut reprocher bien d’autres choses en restant dans une apparence objective de réalité.

De fait, la bande annonce ne dit jamais que la Révolution aurait du être évitée. Et c’est un premier point vers lequel Alexis Corbière extrapole lourdement de ce qu’il voit dans le trailer (au demeurant, j’ai trouvé le trailer assez moche graphiquement, mais ça me regarde et ça n’a rien à voir avec la choucroute). Son accusation suivante est telle qu’elle propose de voir ce jeu comme « une propagande pour laquelle toute Révolution débouche sur des monstruosités ». S’agit-il de dire que les Révolutions ne mènent pas à des monstruosités ? C’est problématique, parce que concrètement, le principe même de Révolution suggère :

1/ Un renversement non légaliste de l’ordre établi

2/ La conquête des instruments et des formes du pouvoir par la force si nécessaire

3/ Le bannissement géographique ou l’élimination physique ou politique des contradicteurs de la force révolutionnaire venue du peuple et de sa représentation.

De fait monsieur Corbière, il n’y a pas de complexe à avoir dans le fait de dire qu’une Révolution peut (voire, doit) être violente. La République dans laquelle nous vivons est majoritairement légaliste, elle considère que le débordement de violence ne constitue plus un vecteur d’expression populaire et de volonté de la nation, mais n’est que la manifestation de l’inéducation d’un peuple violent. Cette théorie est d’ailleurs celle qui précisément motivait les Thermidoriens (i.e : ceux qui ont éliminé le CSP, le CSG, la Montagne, et Robespierre en tête – sans mauvais jeu de mot) à surtout refouler la volonté populaire après juillet 1794, en dissolvant progressivement les sections parisiennes et les clubs, en fermant certains titres de presse populaire, en limitant les possibilités de mouvement de la Garde Nationale qui servait jusque là les débordement populaires. Ce qui fonde l’action thermidorienne dans la construction du Directoire, c’est l’idée que le peuple s’est trop longtemps exprimé par la violence, que cette violence déstabilise l’Etat et ne permet pas « d’achever » une révolution qui a bouleversé énormément de choses. Je ne prétends en rien à donner une leçon que vous connaissez en fait probablement.

Je pense que vous péchez par contre par contradiction politique, puisque votre parti, par le Front de Gauche, propose une « Révolution citoyenne » depuis 2010, révolution qui se voudrait uniquement constitutionnelle et non violente, par le biais des urnes. Comment ne pas constater votre contradiction quand en affirmant que le jeu propage une idée négative de la Révolution, vous niez en fait certains aspects réels de celle-ci ? Car oui, la Révolution Française a été violente, elle a tué, parfois de manière monstrueuse, non seulement des puissants, mais aussi des communs, des civils, des militaires, des citoyens, des femmes, des esclaves, des étrangers, des membres du clergé, par la loi des suspects ou d’autres dispositifs pré-terreur ou précisément terroristes organisés par les Comités et par le clan Robespierriste, mais surtout mis en oeuvre par les envoyés en mission qui – faut-il le rappeler – ont pour la plupart été rappelés à l’ordre ou rappelés tout court par Robespierre pour rendre compte des exactions commises. En quoi la violence d’une révolution entacherait-elle totalement le cœur de ce qui a fondé cette Révolution ? Le déchaînement de la violence révolutionnaire est un symptôme consécutif de la structure de l’information politique et du corps civique durant la décennie 1789 – 1799. Elle est définie par des événements et une chronologie suffisamment fine et étudiée pour ne plus faire de doutes. Par ailleurs, la réhabilitation idéelle de Robespierre n’est pas excessivement difficile à faire. Le fait est que de nos jours, si beaucoup d’historiens reconnaissent la vertu du modèle robespierriste en terme de constitutions et d’obsession de la vertu, c’est la radicalisation du contexte contre-révolutionnaire et militaire qui a entraîné le gouvernement des comités à inscrire la Terreur à l’ordre du jour et à suspendre la constitution de 1793 le temps d’apaiser la Nation. Cela ne fait pas d’Assassin’s Creed un jeu thermidorien ou contre-révolutionnaire. Cela fait d’Assassin’s Creed un jeu dont le scénario contourne largement la réalité et ne prétend pas dans ses fins confondre son moyen, ce que tout « gamer » habitué à des univers fantastiques et diversifiés saura comprendre, avec l’intelligence dont – je crois – une partie de la jeunesse de notre pays est encore dotée. (le doute est permis)

Passons à M. Jean-Luc Mélenchon. Inutile de faire son CV. Il déclare, en gros et en détail les choses suivantes :

1/ » Si l’on continue comme ça, il ne restera plus aucune identité commune possible aux Français à part la religion et la couleur de peau »

2/ « Non, mais dès qu’on parle de révolution, on veut transformer ça en bain de sang, faire croire que la révolution est uniquement un moment de violence, que c’est la brutalité qui surplombe le tout »

3/ « C’est de la propagande contre le peuple. Le peuple, c’est des barbares, des sauvages sanguinaires. Et celui qui est notre libérateur à un moment de la Révolution Robespierre est présenté comme un monstre. On dénigre pour dénigrer ce qui nous rassemble, nous les Français. C’est une relecture de l’histoire en faveur des perdants et pour discréditer la République une et indivisible« .

La première citation est la plus polémique, notamment car elle peut avoir 3 lectures différentes avec des implications là aussi complexes :

– soit Mélenchon dit ici que déconstruire la révolution comme fait positif dans les médias de masse (jeux inclus) et dans la vision politique des jeunes procède d’un programme politique instrumentalisé par une « sphère de droite », un ventre mou libéral incluant en vrac Ubisoft, et que ce programme est fait pour faire en sorte que les Français ne s’identifient plus à rien SAUF à leur couleur de peau et à leur religion, ce qui serait l’accomplissement du rêve identitaire, et l’amorce d’une politique d’enfermement culturel. En ce sens, sa remarque pourrait être pertinente et même très fondée si la « fin » du jeu se confondait avec ses moyens, comme précédemment expliqué.

– soit Mélenchon dit ici que de manière générale, révolution, religion et couleur de peau fondent l’identité française, et que ce jeu déconstruisant un des trois éléments, il ne resterait que les deux autres. C’est probablement donner une portée exceptionnelle à un jeu. C’est probablement aussi limiter l’identité française à deux catégories extrêmement limitées, si tant est qu’il existe une telle définition possible de l’identité française.

– soit Mélenchon est définitivement très avancé dans la critique du whitewashing et considère qu’Assassin’s Creed Unity, non content d’être déjà un jeu qui fossoie l’idée positive de la révolution, suggère que la révolution n’a concerné que les blancs et les chrétiens romains. Ce dont je ne m’étonnerais pas par ailleurs : le débat sur l’absence de femmes dans le jeu, alors qu’elles jouent un grand rôle dans la vie révolutionnaire en a dit déjà beaucoup sur la question. Assassin’s Creed serait-il donc – selon cette troisième lecture du propos de Mélenchon – un jeu qui gomme les réalités non-blanches, non-chrétiennes de la révolution, et présenterait cette dernière, et notamment l’épisode de la terreur comme un moment fort d’anti-christianisme pendant lequel les croyants et la foi ont souffert ? Peut-être. La Révolution Française a été, il faut le rappeler, le moment d’un immense débat sur le rôle de l’Eglise dans la gestion de l’Etat et dans la nature du pouvoir, mais aussi un moment de débat sur la liberté de culte et de conscience, et un moment de débat sur la citoyenneté y compris pour les non-chrétiens (juifs, protestants), et les non-blancs (« indigènes », libres de couleurs, mulâtres, etc.). Faut-il aussi rappeler l’épisode de Saint Domingue et l’aventure de Toussaint l’Ouverture ?

En bref, il faudrait que Mélenchon explicite vraiment cette phrase, qui comme je le souligne – mais je peux me tromper – peut se lire de nombreuses façons différentes avec une ramification de polémiques d’autant plus complexe.

Pour la deuxième citation, Mélenchon a globalement raison : les médias mainstream présentent globalement, de nos jours, par les quelques émissions vulgarisatrices, une vision violente de la révolution, qui aurait pu « se faire plus calmement », dans laquelle on présente Louis XVI comme le roi débonnaire là au mauvais endroit au mauvais moment, face au peuple violent [etc.]. Il suffit de voir comment par exemple opèrent fréquemment ce que Christophe Naudin et Nicolas Offenstadt appellent les « historiens de garde » au sujet de ce point. Qu’il s’agisse de Stéphane Bern, de Lorànt Deutsch, ou d’autres plus radicaux et moins fréquentables, l’idéologie contre-révolutionnaire, constamment réactivée par l’idée que la démocratie est trop faible, et par le souvenir Vichyste comme dernier soubresaut de la contre-révolution, tend à grandir les aspects positifs d’une monarchie qui aurait pu être constitutionnelle et pacifique, contre les aspects négatifs d’un peuple qui a tué son propre roi.

Pour la dernière citation, Mélenchon est globalement cohérent avec la précédente, il dénonce ici aussi le coeur du constat contre-révolutionnaire et présente ce que j’évoquais précédemment au sujet de la vision thermidorienne de la terreur, qui a marqué et marque durablement notre propre vision de cet épisode de la Révolution. Et cette dernière citation explicite peut être finalement la première : dénigrer la révolution et la république qui en est issue, n’est ce pas au fond dénigrer la conception de la citoyenneté qui en a découlée, et la démocratie qui s’en suit par la volonté du peuple ? Elle est peut-être là, finalement, l’angoisse de Mélenchon et de Corbière face à ce jeu : en faire un avatar d’une pensée réactionnaire consciente et mise en oeuvre sciemment.

Heureusement et malheureusement, les « gamers » (et les gens en général) sont assez futés pour ne pas y croire et/ou trop incultes pour y faire le tri et en retirer un enseignement politisable au quotidien.

Voilà.

Maintenant, je voulais répondre à une question j’ai vue passer dans ma TL twitter pour mettre au clair certains points, notamment liés à la première citation de Mélenchon.

La Révolution est-elle un facteur d’identification en tant que français ? Oui. Fondamentalement, la Révolution a crée énormément de chose pour définir – et donc exclure par extension – ce qui est de ce qui n’est pas français puisque la Révolution crée la citoyenneté (=/= sujétion), par toutes ses constitutions, avec les distinctions qu’on connait à cette citoyenneté (active, passive, électeurs, éligibles, censitaire, capacitaire etc.). Elle est un point de rupture historique à l’échelle de l’Europe puisqu’elle déclenche des conflits jusqu’en Russie. Elle est un point de rupture politique puisque pour la première fois elle met le roi face à la Nation et non le roi comme consubstantiel à celle-ci. Etre français en 2014 c’est l’être car la révolution a crée la souveraineté nationale par son assemblée, et qu’elle a jeté les bases d’une idée de citoyenneté, parfois restreinte, parfois très large (la constitution de 1793 étant la plus généreuse sur ce point). La Révolution a introduit le suffrage électoral, universel ou non selon les moments. La Révolution a introduit la participation du peuple à l’établissement de la loi (par lui même ou par ses représentants). La Révolution a produit intellectuellement et politiquement des outils qui quotidiennement balisent notre paysage culturel de « français » comme il a pu baliser le paysage politiques d’autres sociétés. Ca ne veut rien dire en termes d’ethnies et de « peuple » au sens ethno-historique. Le fait que la Révolution fasse partie d’une identité ne veut pas dire qu’il n’existe qu’une forme d’identité française qui rejetterait la diversité, il ne faut pas confondre enjeux modernes et enjeux passés. La Révolution est un invariant qui s’inscrit sur votre quotidien par la devise, le drapeau, et un tas d’autres éléments physiques, politiques et intellectuels, bien sûr enrichis et superposés à ce qu’il s’est passé entre nous et la révolution, mais il existe autant de variations qui constituent votre identité en tant que personne. C’est un élément constitutif de l’identité, qu’on soit pro ou contre-révolutionnaire en 2014. Indéniablement.

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