Des coches manqués

Il est des transitions, des évolutions, des adaptations, qu’on a parfois à coeur de volontairement rater, biaiser, et envoyer dans des impasses.

Le cas de la mesure dite « Anti-Amazon » est de celle-ci. 

Rappelons les faits : Les vendeurs de livre en ligne, et notamment le géant américain, ne pourront plus cumuler la gratuité des frais de port et la remise autorisée de 5%. (Source : http://www.lefigaro.fr/medias/2013/10/03/20004-20131003ARTFIG00490-les-deputes-votent-une-mesure-anti-amazon.php) (Oui bon c’est le Figaro mais on s’en fout)

De ma position de jeune apprenti chercheur, dans un domaine assez spécialisé et peu documenté en librairie, je m’étonne, et je m’énerve (un peu). Je prendrai le point de vue d’un étudiant, d’un lecteur universitaire assidu, qui constitue de fait je pense un gros consommateur de livre, et qui surtout est le premier amené à se diriger automatiquement vers Amazon. 

Pourquoi que c’est une mauvaise idée qu’elle est pas bonne et qu’il faut réfléchir un peu mieux : 

  • L’argument bête et méchant mais réel : l’argent.

Je peux avancer sans trop de risques un chiffre : 9 étudiants sur 10 achètent ou achèteront un jour un, ou plusieurs livres sur Amazon. Pour plein de raisons que nous détaillerons par la suite. Je peux aussi avancer une autre chose : à Paris 1 Panthéon Sorbonne (ma fac, exemple pris parmi d’autres), 3 étudiants sur 10 sont boursiers, donc peu favorisés. 30%, c’est un des taux les plus bas de France (donc dans la majorité des facs, il y a beaucoup plus de boursiers encore). Je peux avancer un troisième élément : un manuel de premier cycle pour une matière (qui sert donc en général à préparer un partiel pour un semestre dans la plupart des cas) coûte environ 30€. Si ce n’est plus. 

Concrètement : la mesure restrictive visant à empêcher de combiner la réduction de 5% avec une gratuité des frais de ports est un élément défavorisant économiquement. Quand on commande 300€ de livres par an, ce qui est un luxe, mais que beaucoup n’ont pas le choix de s’offrir pour pouvoir travailler en dehors des BU surchargées, ne proposant que 15 exemplaires d’un manuel pour une promo de 400 étudiants, les 5% et les frais de ports offerts font une différence. De quoi manger autre chose que des pâtes pour certains. De quoi dépenser leur salaire de petit boulot estival dans autre chose, en somme. 

On peut répondre à cet argument qu’il existe des grandes librairies pour étudiant à proximité des universités qui proposent des commandes pour les livres. Le problème reste le même : il faut se déplacer, il faut commander expressément des références qui parfois n’existent que sur internet (pas qu’Amazon), et que les librairies physiques ne proposent pas toujours (voire jamais), manque de place oblige.

 

  • L’offre : 

Les librairies n’ont matériellement pas les moyens de proposer autant de références qu’un site internet, c’est un fait. Et cela est à considérer selon plusieurs angles de vue : 

– Le domaine considéré : il est clair que tous les domaines universitaires et littéraires ne sont pas égaux face au libraire. Malgré l’existence de librairies spécialisées (les 3 arguments suivant tuent net cette possibilité), l’offre en librairie est parfois absente, inexistante, anecdotique au mieux pour certaines matières. Considérons l’archéologie : passées les quelques références de vulgarisation, même les magasins Fnac, grands fossoyeurs de la culture s’il en est, ne vendent rien. Il en va de même en Histoire. La seule exception à cette règle est Gibert (qui n’est pas une librairie artisanale s’il en est, mais une grosse machine qui vend aussi sur internet), qui se fixe souvent près des universités, et qui propose tous les manuels généraux de premier cycle, et des livres majeurs historiographiquement pour le niveau L1 L2 L3, au moins souvent, au mieux parfois. Les sciences « dures » s’en sortent mieux, avec souvent de quoi se nourrir jusqu’au niveau doctorat dans beaucoup de librairies universitaires – j’ai bien dit universitaires – (bien qu’à ce niveau, la proportion d’articles très spécialisés et de références périodiques anecdotiques et confinées au monde de la recherche augmente très vite). La littérature aussi, puisque les classiques restent des classiques. Un Sartre acheté à Gibert est fondamentalement le même qu’un Sartre acheté chez M. Bertier le libraire du coin, et tout le monde vendra du Sartre, du Feydeau, du Aron, ou du Flaubert. Tout le monde ne vend pas les Actes du Congrès de Tarente. Tout le monde ne vend pas les A.I.O.N. de l’Institut Oriental de Naples. Tout le monde ne vend pas la Bibliographie Topographique de la Colonisation Grecque, pas plus que les manuels d’architecture grecque et romaine des éditions Picard. Bref, inutile de multiplier les exemples, le domaine d’étude influe largement sur l’offre des libraires physiques, qu’ils soient des spécialistes de la vente aux universitaires ou non. Ce paramètre du domaine d’étude se combine aisément à celui du niveau. 

– Le niveau d’études : Oui, argument bateau : on ne lit pas la même chose en L1 d’Archéologie qu’en M2. Cet argument est reproductible à tous les autres domaines de recherche et d’étude. Comme on l’a déjà évoqué, les librairies perdent vite leur utilité pour un étudiant qui avance dans ses études, pour quelqu’un qui veut s’intéresser à un domaine en particulier. Il reste certes la commande. Et là encore, le problème est le même : il faut que le libraire le fasse, il faut se déplacer en boutique, il faut que le livre soit dans ses références, et on paye… Des frais de ports. Tous les inconvénients d’Amazon sans les avantages (i.e. : ne pas bouger de chez toi, trouver beaucoup de choses en quelques clics, voire trouver des choses auxquelles on ne pensait pas, et ça c’est aussi important, le hasard.). On peut objecter une chose : à un certain niveau d’étude, ni les libraires, ni Amazon ne peuvent satisfaire le lecteur : il faut aller en bibliothèque… Oui, mais. 

– La géographie : Tous les étudiants ne sont pas égaux face à la géographie. Tous les étudiants n’ont pas la possibilité d’aller passer des journées en BU (petits boulots, distance de trajet forte pour les étudiants de la banlieue parisienne), tous les étudiants ne se sont pas jetés sur les 15 exemplaires disponibles pour 400 étudiants pour attraper LA référence indispensable au semestre qu’il faut ficher avant le 15 octobre sous peine de mort académique instantanée (M.A.I). Et tous les étudiants ne sont pas étudiants à Paris. Et là, le gouffre est énorme. Je le dis sans possibilité de contradiction : je ne pourrai pas étudier mon sujet de recherche à Lille, à Lyon, ou à Toulouse, ou encore même à Caen. Tout simplement car les livres dont j’ai besoin n’y sont pas, et ne sont cantonnés qu’aux bibliothèques les plus spécialisées et fournies, c’est à dire à Paris (INHA, ANHIMA, ENS, BSG, BSB, BIU, BPI, BNF, etc.). Il y a donc des livres qui ne se trouvent que… Sur Amazon. De surcroît : toutes les villes n’ont pas un grand Gibert de 4 étages (je me réfère à celui de St. Michel à Paris) où trouver tout et n’importe quoi pour beaucoup de niveaux. Bref, il y a dans la matérialité de la librairie et de la bibliothèque un obstacle à la diffusion des savoirs qui peut parfois défavoriser les étudiants de certaines disciplines. 

– La langue des ouvrages : Grosso modo lié aux point précédents, cet argument est lié au niveau d’étude, au domaine, et à la géographie. Plus on avance, plus on doit s’ouvrir et se familiariser avec des tendances de recherche provenant de l’étranger, et parfois, même pour des livres ultra-célèbres, les librairies n’offrent rien. J’ai en tête une dizaine de grands archéologues anglo-saxons que vous ne trouverez jamais en libraire, même au Gibert du boulevard St. Michel, à 800m de l’Institut d’Archéologie. Selon le sujet de recherche, il faut pouvoir avoir sous la main des références en allemand, anglais, italien, espagnol, etc. : bref, un obstacle matériel que les librairies ne peuvent pas compenser. Et qu’Amazon lui, compense largement, en quelques clics. Même les professeurs des universités commandent sur Amazon pour ce genre de cas, et j’ai pu voir passer quelques paquets marrons estampillés de la marque américaine plus d’une fois. 

  • En bref : 

Selon la filière et le niveau d’étude, les librairies peuvent avoir une utilité ou être complètement caduques.

Même les grosses boîtes comme Gibert (qui passent par le net aussi) ont leur limites selon le même paramètre filière / niveau.

Aucune ou presque aucune librairie ne propose de livres et de publications de recherche dans 5 langues différentes pour l’archéologie, et pour d’autres matières de même.

Il y a tout simplement un rapport usage / degré de spécialisation qui rend Amazon indispensable pour beaucoup d’universitaires. Même profs.

La plupart des librairies (même Gibert) proposent un bon florilège pour les manuels de licence. Passée la L3, on ne trouve presque rien.

Les inégalités territoriales évoquée précédemment n’ont aucune solution matérielle. Les grandes bibliothèques ne se déplaceront pas au lecteur (encore que la question des ressources électroniques se pose de plus en plus pour l’emprunt temporaire d’un ouvrage, ce système est d’ailleurs en place à la Sorbonne pour certains ouvrages). 

Pour ces raisons, Amazon compense largement une inadaptation des librairies physiques aux besoins étudiants notamment. Pour des usages plus communs, pour le tout venant, c’est là un tournant que les librairies doivent prendre : il faut s’avoir s’adapter aux (r)évolutions technologiques et aux structures économiques de son temps. Internet est une de ces révolutions, tout comme le parchemin a tué le papyrus, tout comme les stèles de pierre pour afficher les lois en places publiques ont changé elles aussi. Raisonner dans le sens de la conservation à tout prix, ce n’est pas sauver le patrimoine culturel. C’est l’enfermer dans une impasse et une aporie fermant de fait la porte à une évolution qui elle s’est faite sans l’avis du législateur : le consommateur du livre, l’acheteur le lecteur, a élu par le pragmatisme un système qui – malgré ses nombreux défauts – leur permet d’accéder plus vite, à meilleur marché, et plus largement à un patrimoine écrit. 

Je n’ai rien contre les libraires, ne dénonce aucun corporatisme, mais les faits sont là. Pour certains usages, la librairie est dépassée. Alors bien sûr Amazon ne reproduira jamais le plaisir de flaner dans un rayon de librairie, de trouver un truc un peu rare au hasard. Bien sûr Amazon devient caduque pour certains pans : littérature notamment, ou tout se trouve, pas que les classiques. Bien sûr, les librairies existent dans certains domaines ou on trouve de tout à tous les niveaux. Mais pas pour toutes les filières. Comme @legrugru me le rappelait sur Twitter : la librairie n’est pas un musée, il faut prendre le tournant et savoir s’adapter. On a bien inventé le parchemin car on était en pénurie de papyrus à Pergame. On a dépassé la stèle gravée pour véhiculer la loi. On a même inventé l’écriture pour conserver à distance sans se déplacer l’intégrité d’un message (économique souvent, au début). Pénaliser Amazon ne sauvera pas la librairie. Pénaliser Amazon ne permettra pas plus de faire vendre les livres par des professionnels du livre si ces derniers ne cherchent pas une évolution sensible dans leur mode de fonctionnement. On peut défendre les libraires autrement qu’en rajoutant des frais aux acheteurs qu’on croit dissuasifs. Surtout quand les acheteurs les plus susceptibles de ne pas aller en librairie, sont ceux qui n’y trouveront de toute façon par leur bonheur, même en se forçant à flaner.